1968 est l'année de la radicalisation et de l'extension maximale de tous ces courants. C'est aussi l'année où paraît possible la convergence de toutes les voix, souvent très différentes, de la protestation, au sein d'un unique projet révolutionnaire. Dans le même temps, les diverses expérimentations artistiques d'avant-garde se politisent et prennent un aspect ouvertement militant. C'est le cas en particulier des expériences poétiques et théâtrales qui s'étaient développées dans la première moitié de la décennie autour de New York et de San Francisco.
La guerre dans le Sud-Est asiatique est l'élément qui détermine plus que tout autre la précipitation de la crise. Pour l'administration du président Lyndon Johnson, qui se représente avec son parti (le Parti démocrate) aux élections de novembre, l'année s'annonce en revanche sous les meilleurs auspices. Le Pentagone estime en effet que la guerre du Vietnam s'achèvera prochainement et de manière victorieuse pour les Etats-Unis. Mais cet optimisme se révèle illusoire dès le mois de janvier. Le jour du Têt, le nouvel an bouddhiste, les troupes du Vietnam du Nord et les partisans vietcongs déclenchent une forte offensive sur tous les fronts et prennent de court les troupes américaines. Un commando suicide vietcong parvient même à occuper l'ambassade des États-Unis à Saïgon. Au-delà de ses résultats militaires, l'offensive du Têt révèle combien est lointaine la victoire militaire, jugée imminente par la Maison Blanche, et elle mine la crédibilité de Johnson. Déjà nombreuses en 1967, les manifestations de masse et les prises de position pacifistes des personnalités de la culture et du spectacle se multiplient. Dans les rangs du Parti démocrate comme dans ceux du Parti républicain, des candidats ouvertement hostiles à la poursuite de la guerre entrent en scène. Le premier est le sénateur démocrate Eugene Mac Carthy, pacifiste de longue date. Le 19 mars, se présente également comme candidat pour les démocrates Robert Kennedy, frère de John Fitzgerald, le très populaire président assassiné à Dallas en novembre 1963. Du côté des républicains, le milliardaire Nelson Rockefeller présente sa candidature sur des positions pacifistes. L'autre candidat républicain, Richard M. Nixon, qui fut vice-président de l'administration Eisenhower, battu par Kennedy en 1960, est, en revanche, favorable à la poursuite des hostilités. Dans ce contexte, Johnson annonce le 31 mars le retrait de sa propre candidature, l'interruption des bombardements sur le Vietnam du Nord et l'ouverture de négociations à Hanoï.
A la place de Johnson se présente son vice-président, Hubert Humphrey. Au cours des différentes élections primaires, les candidats pacifistes sont ponctuellement victorieux. Le 5 juin, Robert Kennedy est assassiné alors que l'on fêtait à Los Angeles sa victoire aux primaires de Californie.
La mort de Kennedy ouvre la route à Humphrey, qui obtient sa nomination à la convention démocratique tenue en août dans une ville de Chicago en état de siège. Quelques semaines auparavant, à Miami, la convention républicaine avait couronné Nixon.
Parallèlement à la protestation contre la guerre, l'année 1968 est marquée par l'éclatement répété d'insurrections noires dans tout le pays. La révolte la plus importante explose après l'assassinat le 4 avril à Memphis du leader pacifiste Martin Luther King.
L'insurrection éclate dans 130 villes. Les affrontements, souvent avec des armes à feu, se soldent par des dizaines de morts et des milliers d'arrestations. Martin Luther King est remplacé à la tête du mouvement non violent pour les droits civils par son collaborateur Ralph Abernathy. Ce dernier conduira au mois de juin une marche des pauvres suivie par plusieurs centaines de milliers de personnes jusqu'à Washington.
La fin de la marche donne lieu à la construction d'un immense village de toile, Resurrection City, qui sera détruit par la police. Cette destruction ainsi que l'arrestation d'Abernathy provoquent à Washington l'une des plus violentes révoltes noires de l'année.
En 1968, une troisième composante du mouvement noir vient s'ajouter au courant non violent et au nationalisme culturel du Black Power.
Il s'agit du Black Panther Party, fondé en 1966 à Oakland, en Californie, par Huey P. Newton et par Bobby Seale, rejoint bientôt par l'ex-détenu et écrivain Eldridge Cleaver.
Les Panthères noires conjuguent la doctrine de Malcolm X à celle de l'intellectuel antillais devenu algérien Franz Fanon. Elles s'opposent au nationalisme culturel du Black Power et se déclarent marxistes.
En janvier 1968, Newton est arrêté et accusé du meurtre d'un policier. La campagne en vue de sa libération donnera au Black Panther Party l'occasion de sortir des limites de la Californie et de se faire connaître dans tout le pays, gagnant ainsi rapidement une position hégémonique sur le mouvement noir.
Durant la semaine d'affrontements suivant l'assassinat de Martin Luther King, les dirigeants des Panthères noires engagent avec la police un combat armé dans les rues. Le jeune Bobby Hutton, qui fut l'un des premiers inscrits au parti, est tué dans un affrontement. Eldridge Cleaver, qui a pris de fait la tête de l'organisation après l'arrestation de Newton, est accusé de meurtre.
En octobre, le mouvement de protestation noir revêt une forme particulièrement retentissante. Les athlètes Tommy Smith et John Carlos, respectivement médailles d'or et bronze aux 200 mètres lors des Jeux olympiques de Mexico, se présentent à la distribution des prix avec le poing ganté de noir.
Dirigé essentiellement par l'organisation radicale SDS, la trajectoire du mouvement étudiant se mêle à celle du mouvement de protestation contre la guerre et à celle du courant de contestation des Noirs.
Le mouvement étudiant a pour principaux centres la Columbia University à New York et Berkeley en Californie.
Ce sont précisément les étudiants noirs qui lancent, le 25 avril, l'occupation de la Columbia, immédiatement suivis par les Blancs.
L'occupation s'achèvera 5 jours plus tard par une très violente intervention de la police.
A Berkerley, la protestation contre les activités belliqueuses de l'université et contre l'interdiction des séminaires de la Panthère noire Eldridge Cleaver amorce les tensions qui éclateront en de violents affrontements avec la garde nationale en juin puis en automne.
Le processus de radicalisation investit également la contre-culture. En septembre 1967, les hippies avaient célébré publiquement leurs propres funérailles à San Francisco dans le but d'échapper à la commercialisation de leur mouvement. En 1968, la contre-culture s'enrichit de valeurs de plus en plus politiques. Jerry Rubin et Abbie Hoffman, déjà leaders de la contestation étudiante, fondent le groupe des Yippies, c'est-à-dire des hippies radicaux et politisés. Fin août, les hippies appellent à une manifestation nationale de protestation à Chicago.
L'année de la révolte s'achève en novembre avec la victoire de Richard Nixon à l'élection présidentielle. Peu de temps après, les bombardement sur le Vietnam du Nord reprennent.
www.media68.com | febbraio 1998
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Aux Etats-Unis, l'année 1968 ne marque pas le début de la contestation et de la révolte mais celui du déferlement contestataire. A partir de 1964, tous les courants à l'origine du movement américain s'étaient déjà développés: la protestation contre la guerre du Vietnam, la révolte des Noirs, la contestation dans les campus universitaires, la contre-culture hippie et le nouveau féminisme.