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REVOLUTION SEXUELLE Le mouvement étudiant dans l'Occident développé de 1968 ne fut pas le premier à prôner et pratiquer une libération sexuelle. La libération sexuelle a été en Occident un processus de longue durée qui a parcouru tout le siècle, lié à d'autres évolutions socio-économiques: l'industrialisation et la disparition de la famille élargie. Tous ces phénomènes subirent une forte accélération dans l'après-guerre. A ces grandes tendances structurelles de fond, se superpose une nouvelle tradition qui précède également 1968 : une attitude plus libre envers la sexualité fut théorisée et pratiquée par l'existentialisme français, qui se conjuguera avec l'antipsychiatrie britannique (le livre de Laing et Cooper “Raison et violence” est dédié à Sartre). La culture populaire de masse était également porteuse de nouveaux modèles et comportements sexuels : les extravagances transgressives londoniennes du début des années soixante et la culture rock aux Etats-Unis avec Elvis Presley, alias “ Elvis the Pelvis ”. La libération sexuelle fut donc un processus plus vaste et plus long que le mouvement de 68. Ce qui caractérisa les mouvements de 68 fut l'introduction de la libération sexuelle dans les combats et les catégories politiques. Ici encore, deux bases théoriques préexistaient : d'une part les analyses et les études du psychanalyste autrichien Wilheim Reich dans les années 20 et 30 et sa tentative de formuler une politique sexuelle pour les jeunes (sexpol) dans le mouvement communiste allemand. D'autre part, les thèses antiautoritaires de l'Ecole de Francfort et du “ Eros et la civilisation ” de Herbert Marcuse, reliaient la répression sexuelle avec les formes d'oppression autoritaire d'aliénation des personnalités à l'origine des fascismes et de toutes les formes de domination violente. Pour les mouvements de 68 en Occident, la sexualité fut une dimension cruciale de la nouvelle liberté politique à conquérir et à construire. La “lutte pour la libération sexuelle” s'étendait à toutes les formes de mise sous tutelle des sujets par les institutions: les enfants (l'expérience des maternelles antiautoritaire en Allemagne), les malades mentaux (la lutte contre l'institution psychiatrique et ses règles). La sexualité libre devient ainsi une composante décisive du sujet “non aliéné”, alors que ce domaine n'était jamais évoqué par la tradition ouvrière de construction d'un “homme nouveau ” ou avait été abandonnée. Ce fut un élément crucial de la nouvelle idéologie du mouvement, un terrain révolutionnaire jusque-là “oublié”, avec des tabous à abattre, et des normes dominantes à bousculer. Il fallait révéler la signification “politique” des rapports humains les plus intimes, les placer au centre du débat. Exhiber, transgresser et choquer devenait alors une arme du combat idéologique émancipateur, sapant les hypocrisies sociales. De tout cela, les mass média de l'époque ne retinrent que la dimension spectaculaire (les attitudes extravagantes des hippies), les réduisant à des pulsions naturelles d'une jeunesse présomptueuse (les slogans politico-sexuels du mai français), niant donc le caractère politique de la libération sexuelle, qui fut pourtant reconnu ensuite: c'est dans le domaine de la sexualité que 1968 bouleversera de manière durable et concrète les conventions sociales et les réglementations légales de la fin du siècle.
REVISIONNISME |
REPRESSION Contrairement à ce qu'on affirme souvent, le mouvement de 1968 ne fut pas accueilli avec sympathie par les autorités en place en Occident. Au contraire, les épisodes de contestation déclenchèrent souvent des réactions brutales et maladroites. Ce fut le caractère de masse des mouvements qui modéra l'ardeur répressive des autorités en place: pour la première fois depuis la guerre, des couches sociales différentes et hétérogènes se rejoignirent (étudiants, employés, intellectuels, artistes...) au-delà de ceux, ouvriers et paysans, qui avaient animé les affrontements sociaux auparavant. Les années de la contestation virent partout une aggravation de la législation relative à l'ordre public, tendance qui, démesurément amplifiée dans les années 70, surtout en Italie et en Allemagne, ne s'est jamais inversée, même après le déclin des mouvements terroristes qui affectèrent ces pays. Les mouvements de 68 investirent aussi les pays gouvernés par des régimes dictatoriaux, comme l'Espagne et la Grèce, par des régimes autoritaires comme le Mexique, le Brésil, la Pologne. Ici la répression fut très dure et sanglante : massacres, arrestations en masse, lourdes peines de détention, torture, persécution qui se prolongèrent durant des années, restriction des droits politiques et civils, militarisation de la vie publique firent des milliers de victimes. Dans les pays à gouvernement démocratique, les politiques de répression furent particulièrement sévères. Aux Etats-Unis, une véritable guerre urbaine fut conduite contre les ghettos noirs en révolte et le Black Panther Party, mais également contre les étudiants et le mouvement des jeunes Blancs. Dans toute l'Europe, la réaction contre les manifestations étudiantes et les occupations d'universités fut très dure : arrestations, procès, lourdes condamnations, passages à tabac, intimidations firent des milliers de blessés et un nombre non négligeable de morts. Il y eut un recours massif à l'infiltration et à la provocation, pour déclencher des réactions de peur du corps social et disqualifier le mouvement aux yeux de l'opinion publique (cf. la “ stratégie de la tension ” en Italie). Les autorités s'appuyèrent indirectement sur des formations néofascistes (en France, en Allemagne, en Italie et en Grande-Bretagne) pour intimider les mouvements étudiants ou les entraîner dans une spirale de guerre des bandes. Les médias, à quelques exceptions près, attaquèrent et dénigrèrent systématiquement les mouvements et dans quelques cas, comme en Allemagne fédérale, ils s'employèrent à créer un vrai climat de lynchage autour de la contestation étudiante. De toutes parts l'écoute des institutions établies fut minime, et l'option répressive l'emporta partout, quelquefois prolongée par des législation d'exception, en Allemagne fédérale notamment. Toutefois, la répression, loin de décourager le mouvement, contribua grandement à l'alimenter, en instituant une spirale de répression et de protestation. Les manifestations “ contre la répression ” à leur tour durement dispersées, devinrent quotidienne. En outre, la réaction de l'Etat et le comportement de la police et de la magistrature, semblaient confirmer le diagnostic des contestataires sur la nature substantiellement violente du “ système ”, et contribuèrent à élargir les soutiens aux mouvements contestataires dans certains secteurs de l'opinion, attachés au respect des libertés fondamentales. Dans certains pays cependant, la violence extrême de la répression parvint à juguler totalement le mouvement et empêchèrent pendant des années tout mouvement d'opposition : le massacres de la place des Trois-Cultures à Mexico, les chars d'assaut dans les rues de Prague ou Rio de Janeiro, les pogroms antiétudiants et antisémites en Pologne. |
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CRITIQUE DU SOCIALISM REEL 1968 est l'année du “ nouveau cours ” tchécoslovaque et l'année de l'invasion de Prague. Les chars d'assaut du pacte de Varsovie mettent fin à une tentative de réforme économique et de libéralisation politique, pacifique, voulue et conduite par un parti communiste qui, certes, choisit de se maintenir dans le cadre du système socialiste, mais qui n'en remet pas moins en question la cohésion du bloc oriental. Cette tentative pose, à l'Est comme à l'Ouest, une question cruciale : le socialisme réel est-il réformable ? La déstalinisation de 1956 a-t-elle effectivement ouvert des possibilités de transformation, ou bien la stagnation et l'autoritarisme proviennent-ils de quelque chose de plus fondamental que la déformation stalinienne et ses survivances? Les douze années qui courent entre le vingtième congrès et les tumultes et déchirements qui suivirent (à commencer par la répression de la sanglante insurrection hongroise), dans les pays de l'Est, n'empêchent pas le développement de courants critiques et de poussées innovatrices, notamment en Pologne, sous forme d'oppositions intellectuelles, souvent au sein de la matrice marxiste, ou de la recherche réformiste de nouveaux modèles de développement économique et donc alternatifs par rapport au capitalisme (on pense au groupe de Lange, Bobrowski, Kalecki). La rupture avec le modèle stalinien, et la réflexion sur sa signification historique, se fondent en positions critiques qui investissent, non seulement le passé, mais aussi le présent du socialisme réel en s'opposant aux groupes dirigeants. Une ample dissidence intellectuelle de gauche se développe dans la République Démocratique Allemande, avec les philosophes Ernst Bloch et Wolfgang Harich (qui organisent en 1956 un célèbre séminaire intitulé “ le problème de la liberté à la lumière du socialisme scientifique ”), le physicien Robert Havemann ou l'auteur-compositeur-interprète Wolf Biermann ( qui sera aussi le chanteur de la révolte étudiante en Allemagne Occidentale), et bien d'autres. Tous prennent pour cible, de manière plus ou moins radicale, l'arbitraire des appareils bureaucratiques et l'étouffement de la dialectique sociale en ayant recours à la critique proprement marxiste. En Tchécoslovaquie, pays extérieur aux tumultes de 1956 et à la lente déstalinisation, tout se précipite durant les mois fébriles du “ printemps ” dont les ambitions de démocratisation pacifique (autonomie des entreprises et introduction des éléments de marché) semblent, pendant un moment, indiquer à tout le bloc oriental une voie modérée et donc praticable. Dans le camp du marxisme occidental, la critique du socialisme réel s'intensifia substantiellement suivant deux lignes directrices. La première, renvoyant aux hypothèse formulées par Deutscher en 1956, par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre et par des partis communistes comme le parti italien, justifiait la nature autoritaire du régime soviétique par les conditions d'arriération et d'aveuglement international de la révolution soviétique. Toutefois l'abolition de la propriété privée des moyens de production était censée produire une “ structure socialiste ” saine qui, tôt ou tard, aurait conduit à une mutation dans le sens démocratique de la superstructure politique. La deuxième ligne, dont les chefs de file étaient Charles Bettelheim et Bernard Chavance retenait que l'abolition de la propriété privée des capitaux avait généré un monopole capitaliste d'Etat tout à fait cohérent avec le régime autoritaire à parti unique. Cette interprétation impliquait que, dans le processus révolutionnaire décrit par Marx, l'abolition de la propriété privée des moyens de production était un élément nécessaire mais insuffisant, la fin était la réappropriation du travail et l'extinction de l'état. On souhaitait donc une reprise de la lutte des classes dans les pays socialistes, capable de combattre les formes d'aliénation dans ces pays. La révolution chinoise semblait évoluer dans cette direction. Ce fut cette seconde ligne interprétative (tout à fait marginale parmi les opposants de l'Est) qui rencontra un grand écho dans la nouvelle gauche qui jaillissait à travers le mouvement de 68. Ce dernier n'avait nourri aucune sympathie pour le modèle soviétique accusé de trahison, de révisionnisme, d'autoritarisme, et l'avait également contrecarré radicalement, surtout dans ses fortes composantes anarchiste et non communiste (en France, l'internationale situationniste conduisit une critique impitoyable contre le socialisme soviétique et sa restauration culturelle). Aussi, malgré les sursauts de Prague et de Varsovie, les mouvements de 68 ne considérèrent pas le camp socialiste comme un terrain fertile pour le développement des luttes. Ce n'était pas de ce côté qu'on attendait des poussées significatives de transformation sociale. Et, bien que l'onde de protestation ait investi les deux camps, la césure resta profonde.
SOCIALISM A VISAGE HUMAIN
REVOLUTION SEXUELLE |
CONTRE LA NEUTRALITE DE LA SCIENCE L'objectivité est un concept mis radicalement en cause par les mouvements de 68, au travers d'une très forte et originale extension de la critique marxiste de l'idéologie. Personne n'est neutre, dit-on en 68, car tout est marqué par la classe qu'il porte avec lui. Il n'y a pas d'humanité neutre, mais les exploités et les exploitants, les gouvernants et les gouvernés, celui qui a le pouvoir et celui qui ne l'a pas. Ni le langage ni le savoir scientifique sont neutres. Au contraire, qui parle de neutralité, illustre, selon la même analyse, la plus dangereuse œuvre de mystification, parce qu'elle suggère qu'il existe des zones libres de conflits, où les servants et les maîtres ne s'affrontent pas car ils ont des valeurs communes, des idées qui sont bonnes pour tous, un savoir partagé. Cette prétendue communauté n'est que l'artifice grâce auquel la sphère dominante proclame l'universalité de ses propres intérêts, en les déclarant valides pour tous. Par là, 68 devient inacceptable pour l'ordre constitué, non par sa critique formelle des structures autoritaires, mais parce qu'il met en cause la nature universelle du savoir et qu'il nie la légitimité de la culture de droite et de gauche. Le mouvement des universités cherchera à abattre la neutralité apparente de la culture, surtout dans les facultés occupées. Le thème de la contre-culture devient brûlant parce que le refus de la tradition codifiée, même celle du marxisme, oblige à des refondations totales, non seulement des méthodes d'enseignement, mais aussi des bases de la culture. Les disciplines scientifiques, réputées objectives même dans la pensée de gauche, n'échappent pas à ce procès, avec des variantes, suivant que l'on considère leurs fondements ou leur utilisation par le capitalisme (notamment dans la guerre du Vietnam). On s'interroge, en effet, sur les fondements mêmes de la connaissance et sur la machine sociale qui produit la science, dans le prolongement de la révision de l'orthodoxie marxiste qui avait commencé a faire son chemin dès le début des années 60. La non-neutralité de la science est perçue, non seulement dans les solutions qu'elle offre, mais, en amont, dans le processus de formulation des problèmes à résoudre. C'est justement là qu'entrent en jeu des facteurs étrangers à la science même, qui procèdent de pouvoirs et de hiérarchies de la société et qui sont donc marqués par le conflit des classes. La mécanique de cette orientation de la science suivant les intérêts capitalistes se situe dans la structure du système de recherche (financements, possibilité de carrière, circulation des idées et des publications). On prend acte, durant ces années, que la science est de plus en plus une force productive, non seulement parce qu'elle se plie souvent à des fins productives directes, mais également parce que s'exerce sur elle une pression sociale : dans le choix des secteurs à développer et des investissements à effectuer, dans la formation des échelles de valeurs des recherches, dans le prestige attribué à l'une ou à l'autre branche de la science. Dans le meilleur cas, l'occupation des facultés scientifiques a permis aux savants et chercheurs participant au mouvement de se lancer dans une réflexion importante, soit relative à la sociologie des sciences, soit de type épistémologique, qui a laissé une marque durable dans la pensée contemporaine. C'est en particulier grâce à ces réflexions à chaud qu'un secteur traditionnellement considéré comme mineur, celui de l'histoire de la science, qui est à la fois l'histoire interne des disciplines et l'histoire des processus de transformation de la société, retrouva dignité et développement.
SOCIETE DU SPECTACLE
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TOLERANCE REPRESSIVE En 1965, le philosophe Robert Paul Wolf, le sociologue Barrington Moore JR, et le célèbre Herbert Marcuse, tous les trois membres de la communauté académique de Cambridge, Massachusetts, publièrent un petit volume intitulé, en référence à “ La critique de la raison pure” de Kant, “ Critique de la tolérance pure ” (“ A critique of pure tolerance ”). Le livre devint un étendard pour les étudiants de 1968, qui trouvèrent en lui une critique des plus pointues de la démocratie libérale occidentale, d'un point de vue qui, cependant, ne manifestait aucune sympathie pour le “ socialisme réalisé ” de l'Est. Le petit volume prenait pour cible l'apologie de la liberté occidentale en mettant en cause le concept de tolérance, apparemment indiscutable et positif, thème des grandes batailles de Voltaire et des lumières. En attaquant le concept de tolérance, Marcuse proposait un retournement brutal des lieux communs dominants, avec lesquels il aimait polémiquer: la tolérance “ pure ”, abstraite et universelle de la société du capitalisme moderne est en réalité, affirmait-il, intolérante, parce qu'elle ferme tout espace de discussion véritable de toute pensée hétérodoxe ou subversive. A l'inverse, la vraie tolérance, perçue comme instrument de rationalité et de liberté humaine, est aujourd'hui la “ tolérance déterminée ”, qui combat sans concession les mouvements et les idées répressives, le racisme sous toutes ses formes, l'asservissement des hommes et l'inégalité. “ Si la tolérance démocratique avait été refusée aux futurs chefs fascistes quand ils commencèrent leurs campagnes - écrit Marcuse -, l'humanité aurait eu la possibilité d'éviter Auschwitz et une guerre mondiale”. Il ajoute que, “quand la tolérance sert principalement à protéger et à conserver une société répressive, quand elle sert à neutraliser l'opposition et à immuniser les hommes contre toute forme de vie différente, c'est que la tolérance a été corrompue”. Cette corruption de la tolérance est due, selon Marcuse, à l'absence des présupposés de base qui devraient la fonder: la discussion libre et égale de toutes les opinions afin de découvrir les meilleures voies, le débat rationnel entre participants autonomes et libres de toute manipulation et endoctrinement. Mais ces conditions sont précisément refusées dans la société capitaliste moderne, qui repose sur la neutralisation de toutes les opinions et sur un marché des idées apparemment ouvert, mais qui refuse en réalité toute pensée qui n'est pas assimilable par le système. L'unique réponse sensée à cette situation, dit Marcuse, c'est un “refus systématique de la tolérance”: premier pas nécessaire pour abroger la “ fausse conscience ” omniprésente, qui en réalité constitue le plus solide soutien d'un système pseudo-libéral et pseudo-tolérant. |
CRITIQUE DU TRAVAIL La critique du travail est liée aux luttes étudiantes et ouvrières de la fin des années 60. C'est une critique de la division sociale et des hiérarchies qui en découlent, une critique de l'aliénation et une critique radicale du travail salarié en tant que composant du marché. Dans les mouvements étudiants, l'idée marxiste de l'aliénation, au sens générique d'un acte qui se sépare des besoins et de la volonté des sujets pour se développer selon ses lois propres et étrangères (celles de l'exploitation, du commerce et de l'accumulation du profit), fut accueillie avec enthousiasme. Entrer dans la machine productive signifiait agir contre soi-même, contre ses propres besoins et contre ceux de ses semblables. Tout aussi bienvenue fut la critique de la division sociale du travail (qui atteignait justement le maximum de rigidité et de parcellisation), accusée de réduire les facultés et potentialités du sujet à l'exécution répétitive et dévastatrice d'une fonction productive. Le refus de cette “ unidimensionalité ”, de cet effacement de la personne et de la segmentation sociale hiérarchisée qui en découlait, fut un des principaux courants qui traversèrent les mouvements. Le dépassement de la division entre travail intellectuel et travail manuel devint, en conséquence, un des mots d'ordre les plus répandus dans les mouvements étudiants. En marge, des couches ouvrières et techniciennes politisées mettaient aussi en cause l'organisation du travail, en prétendant imposer leur propre contrôle sur le cycle productif et se ré-approprier, sur la base de leur propre savoir collectif, des modes et des finalités de production en les soustrayant à l'arbitraire patronal. Une attitude qui, plus tard, sera mise à profit, en la défigurant et en la soumettant aux règles de la compétitivité, par les constructeurs automobiles japonais. Mais la position la plus radicale fut celle du “ refus du travail ” qui visait une négation immédiate et immanente du travail salarié. En repoussant l'idée d'une capacité d'émancipation dans le travail même, et d'une quelconque valeur éthique (la vieille éthique du travail intériorisée par le mouvement ouvrier), elle mettait en question le système même du travail salarié et ses unités de mesure. Le refus du travail ne fut pas seulement une position théorique mais, plutôt, un mouvement spontané qui s'était exprimé dans les comportements et dans la culture des jeunes, comme une tentative désespérée de se soustraire à une grise prédestination ouvrière, ou aux diverses formes d'exode individuel et collectif. Le “tout est politique” de 1968 s'opposait en quelque sorte au travail. “ Faire de la politique ” “ occupait ” alors des dizaines de milliers de jeunes sans qu'ils en fasse pour autant une activité professionnelle. Ils démontraient ainsi que des formes d'activité n'étaient pas assimilables à la production capitaliste, se posant ainsi comme modèles d'une libération immédiate. |
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UTOPIE “Soyez réaliste, demandez l'impossible”. Peu de slogan peuvent exprimer mieux ce que fut la charge utopique du mouvement de 1968 pendant le mai français. L'année 1968 est utopique dans le sens où, contrairement aux mouvements qui l'ont précédé et qui le suivront, elle se place dans la perspective d'une transformation absolument radicale, posée comme un défi aussi paradoxal que le slogan qui le résume, avec pour seule arme l'enthousiasme et la passion. L'année 1968 ne connaît ni le réformisme qui se contente de petits pas réalistes, ni le désespoir dans lequel la protestation se transforme quand elle est face à un mur. Le mouvement revendique son caractère utopique, et se considère comme initiateur d'un vaste mouvement révolutionnaire radical. En quelque sorte, il résume une analyse d'Herbert Marcuse, dans “ La fin de l'utopie ” : les projets d'une société vraiment nouvelle sont toujours accusés d'être utopiques, écrit Marcuse, car des facteurs subjectifs et objectifs imposent une limite infranchissable à leur mise en œuvre. Les projets “ communistes ” durant la révolution française étaient, par exemple, utopiques. C'est le développement même du capitalisme et du progrès technico-scientifique, l'installation d'une société opulente et automatisée qui rendent cependant obsolète l'accusation d'utopisme aujourd'hui : “ Tous les facteurs matériels et intellectuels pour réaliser une société libre existent, soutient Marcuse, et le fait qu'ils ne soient pas utilisés signifie simplement que c'est la société elle même, en quelque sorte aveuglée, qui oppose une sourde résistance à sa propre libération ”. Le mouvement de 1968, pourtant, ne se contente pas de rêver l'utopie, ou de se battre pour elle, mais il essaye de la mettre en pratique. De cette conscience qu'on ne change pas la société sans se changer soi-même naissent des tentatives de construire des formes de vie qui soient déjà, ici et maintenant, des façons de pratiquer des rapports sociaux alternatifs : c'est l'expérience des maternelles anti-autoritaires, celle des communes pratiquée par les étudiant berlinois comme par les hippies américains, ou, dans les années qui suivent, les tentatives individuelles ou de groupes français de fonder des communautés rurales alternatives. Le mouvement de 1968 est utopique parce qu'il ne veut pas seulement faire la révolution sociale mais “ changer la vie ”. Il changera en effet, en profondeur, des modes de vie et de pensée, sans réussir la transformation radicale qu'il avait entreprise. |
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VIOLENCE ET NON-VIOLENCE Violence et répression marquèrent les conflits sociaux et politiques de l'après-guerre en Europe, sans se limiter aux pays soumis à une dictature. Ce fut cependant à la fin des années 60, et en particulier en 1968, que la violence politique et sociale fut découverte, discutée et vécue par l'ensemble de la société, même dans des milieux qui étaient restés jusqu'alors à l'abri de telles violences, notamment chez les jeunes, qui n'avaient pas vécu l'expérience de la guerre. La violence et la contrainte furent recherchées et dénoncées par les mouvements de contestation non seulement dans les situations de crise, mais comme conditions du fonctionnement normal de la société : discriminations, persécutions, injustices, exploitations, répressions de toutes protestations susceptibles de menacer l'ordre établi. Cette violence fut généralement désignée comme “ violence de classe ”, exercée par les organes répressifs des Etats, mais également inscrite dans tous les rapports sociaux dominants, avec leurs inégalités et la défense sans scrupule des privilèges. A celle-ci s'ajoutait la violence ouverte, déployée dans les pays du Tiers-monde pour défendre les intérêts de l'Occident. Face à cette violence, interne et internationale du “ système ”, les mouvements revendiquèrent une sorte de droit naturel à des formes nouvelles de résistance. On ne pouvait pas conserver les règles du jeu sans s'y soumettre, sans accepter implicitement les injustices et les vexations. Pour les mouvements de protestation, la “ légalité ” ne garantissait pas le droit au débat, mais était systématiquement au service d'un ordre social inacceptable, qui refusait les alternatives véritables. Par conséquent les mouvements revendiquèrent la pratique de l'illégalité, c'est à dire l'infraction systématique des normes prévues par la loi, et le droit à l'affrontement contre les défenseurs de l'ordre établi. L'illégalité de masse ne fut pas considérée simplement comme un choix tactique pour atteindre tel ou tel objectif, mais comme une condition d'existence du mouvement, de sa visibilité et de son expression : la loi est un simple aménagement juridique du pouvoir, l'illégalité est l'émergence de besoins jusque-là niés, qui se reconnaissent et s'expriment. Les occupations d'universités et d'usines violaient ainsi l'ordre constitué, libérant des lieux dans lesquels le pouvoir était physiquement présent, sans pour autant vaincre, ni même affaiblir durablement le pouvoir établi. La répression ne se fit pas attendre et la violence cessa alors d'être implicite et latente. Les mouvements réagirent, obtenant même d'éphémères victoires sur le terrain, à Paris, Berlin, Rome, Chicago... Quelles étaient les frontières raisonnables de cette illégalité et quel était l'espace légitime de l'exercice de la violence révolutionnaire, furent des questions longuement débattues au sein du mouvement, tant sur le plan éthique que sur le plan tactique. En général, le mouvement de 1968 ne rejeta pas le principe de la violence, et finit par l'assumer dans son sens le plus commun. On chercha plutôt un équilibre entre pratique de l'inégalité et confrontation avec les institutions. Dans les pays anglo-saxons, l'héritage des mouvements pacifiques de l'après-guerre et l'exemple de la lutte non-violente de masse de Gandhi étaient très vivaces, par exemple au sein du mouvement des Noirs américains, structuré par des organisations non-violentes puissantes, comme celle de Martin Luther King. Mais avec l'aggravation des affrontements de 1968, ces composantes furent en partie dépassées par les mouvements les plus radicaux qui théorisaient et pratiquaient l'autodéfense armée et les affrontement violents avec les pouvoirs de l'Etat, comme le Black Panther Party. Enfin, certains secteurs du mouvement se considéraient comme directement impliqués dans une guérilla à caractère planétaire qui avait le Vietnam pour épicentre. Ils s'attribuèrent le devoir de frapper l'impérialisme américain derrière ses lignes, avec attentats et actes de sabotage. Ici, le choix de la violence, placée dans une optique de guerre totale, n'obéissait plus à aucune limitation et pouvait faire abstraction de tout contexte. C'est le parcours qui conduira à la formation et à la brève trajectoire de la Rote Armee Fraktion en Allemagne. |
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www.media68.com | febbraio 1998