I INDUSTRIE CULTURELLE
(voir C)

IMAGINATION AU POUVOIR
L'imagination au pouvoir fut peut-être le slogan le plus célèbre du mois de mai français. Et celui qui se révéla par la suite le plus dérisoire. Pourtant, cette imagination au pouvoir ne fut pas seulement un slogan provocateur : la formule rend bien compte du climat de ces journées pour ceux qui les ont vécues. Au point culminant de la crise de mai, le pouvoir était pratiquement évanoui, comme auto-dissous. Plus largement, une désaffection totale avait atteint les institutions, la culture, les habitudes. Bien des valeurs établies étaient réellement abolies en ces journées où la vie économique sociale et politique traditionnelle était suspendue. Quelque chose avait rempli ce vide, s'était comme substitué au pouvoir et occupait entièrement l'espace physique et symbolique de Paris. Bien entendu ce n'était pas un pouvoir organisé et crédible, mais au contraire une éphémère création de rapports inédits entre les individus, un moment où tout semblait pouvoir - et devoir - être expérimenté: comme si, en effet, la société française était dirigée par l'imagination de chacun. Slogan utopiste, il était vécu concrètement par tout un peuple, alimentant une extraordinaire créativité collective, dans le langage, dans les formes de communication, dans la vie quotidienne anormale, inventée et vécue au jour le jour. Le pouvoir de l'imagination s'exprimait particulièrement dans les milieux contestataires, comme dans l'Atelier populaire installé dans l'Ecole des Beaux-Arts, extraordinaire laboratoire dans lequel travaillèrent pendant plus d'un mois des milliers de personnes, où à la tribune de l'Odéon occupé. L'imagination au pouvoir, ne désigna donc pas un délirant programme de gouvernement, mais un mot d'ordre qui prenait radicalement pour cible les formes mêmes de la politique, même celles pratiquées par l'opposition. Dans ce sens, ce ne fut pas seulement une formule du joli mois de mai français, mais un courant critique et un besoin d'innovation créative qui traversa, avec des résultats plus ou moins appréciables, les mouvements de protestation du monde entier.

ANTI-IMPERIALISME
(voir A)

INTEGRATION DE LA CLASSE OUVRIERE
Alors que dans la vision marxiste classique la classe ouvrière était le sujet social naturellement antagoniste au capital, et le seul qui puisse réellement abattre le capitalisme, le mouvement étudiant de 68 remit en question ces certitudes. Le mouvement étudiant se proposa en effet de jouer un rôle d'éveil des consciences et d'avant-garde intellectuelle radicale aux côtés d'une classe ouvrière dont le potentiel révolutionnaire décisif était reconnu, mais qui était désormais trop intégrée au système post-capitaliste pour le contester fondamentalement. La thèse de l'intégration de la classe ouvrière, qui aurait définitivement perdu son potentiel critique et révolutionnaire, est soutenue avec autorité par Herbert Marcuse, le philosophe de l'Ecole de Francfort enseignant aux Etats-Unis. Lors des conférences qu'il prononça en juillet 1967 à l'université libre de Berlin-Ouest, Marcuse soutint que, dans la situation présente du capitalisme, il n'est plus possible d'identifier une classe qui, par sa position, serait prédestinée à jouer un rôle de pilote du processus révolutionnaire. Si Marx avait identifié le prolétariat comme la classe révolutionnaire, soutient Marcuse, c'était en raison de son dénuement matériel absolu, qui la mettait hors d'influence de l'idéologie bourgeoise. Pour Marcuse, la situation dans la monde post-capitaliste est différente: la classe ouvrière y jouit d'avantages matériels et est largement intégrée à la société de consommation. Le processus révolutionnaire passe alors par un combat idéologique, y compris à l'intérieur de la classe ouvrière, en faveur de modes de vie et de valeurs radicalement différents de ceux proposés par la société de consommation capitaliste. Les porteurs de ces modèles alternatifs ne se retrouvent pas dans la classe ouvrière, mais dans les mouvement de jeunesse, hippies, beatniks et autres, rebelles aux modèles de pensée et de mode de vie imposés par la société de consommation. La thèse de l'intégration de la classe ouvrière n'est pas un concept exclusivement marcusien. On la retrouve, dans des termes très différents, dans les théories tiers-mondistes, qui considèrent que la révolution mondiale anti-capitaliste viendra des pays pauvres, nouveaux prolétaires de la planète. En reprenant un thème déjà évoqué par Lénine dans son analyse de l'impérialisme, la théorie tiers-mondiste soutient que la classe ouvrière des pays développés profite elle aussi des bénéfices matériels du capitalisme et de la domination impérialiste. La véritable lutte des classes opposerait donc aujourd'hui les pays développés à leur périphérie, les villes aux campagnes. Les théories remettant en cause le rôle prépondérant de la classe ouvrière s'affirmèrent particulièrement dans les pays où le développement industriel s'étatit accompagné d'une intégration économique et idéologique, comme les Etats-Unis ou l'Allemagne fédérale. Ces analyses furent par contre vivement contesté dans les régions où, malgré le boom économique des années 60, le mouvement ouvrier conservait une pratique de lutte anti-capitaliste radical, comme l'Italie et la France.

J JEUNES
Pendant les années 50, la jeunesse devient un objet d'analyse psycho-sociologique et de contestation, d'abord aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, puis dans le monde entier, alors que l'analyse de la jeunesse demeurait auparavant incluse dans des problématiques sociales globales (la lutte des classes,...). Ce nouveau statut des “ teen agers ” dans le débat social s'explique de plusieurs manières : l'augmentation du bien-être économique et du temps libre, le report de l'installation dans le monde adulte (emploi stable, mariage,...), la découverte d'un formidable gisement de consommation pour l'industrie culturelle, le poids démographique de la génération du baby boom. En Europe, surtout en RFA, la fracture profonde entre la génération de la guerre et celle qui suivait, radicalisa le débat. A la fin des années soixante, notamment aux USA, la révolte des jeunes s'est déplacée : les conflits personnels et psychologiques se sont sortis de la sphère intime et familiale et ont atteint toute la société : l'université, la culture, les modes de vie ont été contestés par des actions publiques et la création de signes et d'attitudes nouveaux. En Europe, ce nouvel univers de révolte et de création se manifesta d'abord dans la “ working class ” anglaise avec la culture des mods, jeunes en rébellion contre la grisaille du mode de vie ouvrier traditionnel, par la musique soul, l'usage des amphétamines, les vêtements, les coiffures. Il s'agissait là d'une tentative de résistance directe et immédiate contre une oppression vécue au quotidien, mais elle influença les goûts, les styles et les modes de vie de toute la décennie. Le mouvement hippie, proposa ensuite un antagonisme plus radical, utopique et global, concernant l'ensemble des rapports sociaux et culturels. L'Europe continentale sera vite affectée par cette contestation, qui culminera dans les mouvements étudiants de 1968 en Allemagne, en France, en Italie. Cependant, le caractère générationnel du conflit s'estompera pendant les événements, en se fondant dans un ensemble de revendications et d'analyses de classes plus classiques.
K
L LUTTES DE LIBERATION NATIONALES
La fin des années 60 marque les limites des décolonisations qui avaient inauguré la décennie: faillite économique des nouveaux pays indépendants, intégration dans les sphères d'influence des superpuissances, dépendance maintenue par rapport aux ex-métropoles. Le mouvement des pays non-alignés était entré dans une phase de latence depuis la moitié de la décennie, Cuba et la Chine ne permettaient plus de grandes illusions sur les puissances révolutionnaires des pays du tiers-monde. Le schéma marxiste classique, qui prévoyait l'indépendance, la formation d'une bourgeoisie nationale, le développement d'une classe ouvrière porteuse de la révolution prolétarienne, ne convainquait plus personne. Dans les guerres coloniales encore en cours, essentiellement dans les colonies portugaises d'Afrique, on retenait désormais que l'indépendance, pour être réelle, devait coïncider immédiatement avec une révolution sociale sur le modèle chinois, avec rééquilibrage du rapport villes-campagnes. En somme, l'indépendance supposait l'édification d'une nouvelle société et d'une nouvelle culture. Le responsable le plus significatif de ce courant de pensée fut Amilcar Cabral, leader du mouvement de libération de la Guinée-Bissau. Cependant, l'idée de libération nationale s'étendait bien au-delà de la sphère des guerres coloniales. La domination et le pouvoir d'influence économique, culturel, politico-militaire des puissances occidentales, de l'impérialisme américain en particulier, s'étendaient aux pays indépendants et même à certains alliés développés des Etats-Unis, comme la Grèce. Les Etats-Unis étaient accusés de faire obstacle partout dans le monde aux forces populaires et démocratiques, afin de conserver par tous les moyens les hiérarchies sociales du capitalisme. Donc, toute lutte de libération nationale, pour être efficace, devait être anti-impérialiste et anti-américaine, et, réciproquement, toute lutte anti-impérialiste était implicitement une lutte de libération sociale, suivant ainsi l'exemple vietnamien. Cette vision, même si elle révélait des rapports de force réels et des assujettissements inacceptables, a enlevé aux mouvements toute capacité critique face au jeu cynique de puissance de l'Union soviétique, à la faillite désastreuse des modèles imposés dans son aire d'influence, et face aux régimes autoritaires et répressifs appuyés par le Kremlin. En outre, après la découverte du relativisme culturel et de la valeur des " autres cultures ", on finit par légitimer, dans la gauche occidentale, les bourgeoisies nationales corrompue et féroces, les régimes fanatiques et dictatoriaux, au nom de leur anti-américanisme. L'enthousiasme d'une partie de la gauche radicale pour la révolution iranienne de 1979 s'inscrit dans le prolongement de cette attitude.
M NEO-MARXISTES
Avide de théories lui permettant de penser une révolution possible, le mouvement de 1968 se jeta voracement sur toute la gamme de pensées marxistes ou néo-marxistes alors disponible, favorisant une redécouverte d'aspects hétérodoxes ou oubliés par le marxisme “historique”. Autour de 1968, les grands classiques du marxisme théorique du vingtième siècle (“Histoire et conscience des classes” de Lukacs et “Marxisme et philosophie” de Karl Korsch) reparurent en Allemagne (quelques fois via des éditions pirates). Ils furent également traduits en France et en Italie. Habermas souligne que des textes classiques de l'Ecole de Francfort, que leurs auteurs avaient laissé se couvrir de poussière à l'Institut pour la recherche sociale... et qu'ils n'avaient aucune envie de voir réédités (“La dialectique de l'illuminisme”, les écrits de Horkheimer dans les années trente), furent lus avec avidité. Les traditions anti-orthodoxes, à l'image de Rosa Luxemburg ou Anton Pannekoek furent également reprises, sans toutefois le même enthousiasme. A côté de cette vaste opération de relecture, un mouvement d'intellectuels développait depuis l'après-guerre une confrontation avec le marxisme dont il résultait de nouvelles interprétations. Premier entre tous, Louis Althusser : "Pour Marx", le texte qui le fit connaître dans le monde entier; était sorti en France en 1965; en 1968 sortait l'oeuvre collective , "Lire le capital", à laquelle participaient Etienne Balibar, Jacques Rancière et d'autres chercheurs de l'école althussérienne. Dans les livres d'Althusser, les étudiants trouvaient une approche du marxisme absolument originale : Marx lu comme protagoniste d'une grande révolution épistémologique, à la lumière de la philosophie de la science de Gaston Bachelard. Un Marx qui rompait avec deux grandes idéologies des années cinquante et soixante, le déterminisme historique et l'humanisme. Marx était présenté comme le théoricien d'un processus sans sujet, comme le penseur non pas du matérialisme historique mais, au contraire, de la structure. Avec Althusser, le marxisme revient au centre de la scène et ouvre un dialogue avec toute une génération de théories hétérodoxes qui alors remplissait la scène française : de Lévi-Strauss, spécialiste des structures et analyste des liens de parenté, jusqu'à Foucault et Lacan. En Allemagne, aux côtés de l'héritage de l'Ecole de Francfort, très présente en 1968 dans les travaux d'un intellectuel précoce et génial comme Hans-Jürgen Krahl, d'autres courants occupent la scène intellectuelle, comme la pensée de Ernst Bloch, l'auteur de "L'esprit de l'utopie" qui avait quitté la RDA pour s'établir à l'université de Tübingen en 1961 et qui, en 1968, noue un dialogue avec Rudi Dutschke. Sur le front de l'analyse sociale et économique, une des plus considérables nouveautés vient des Etats-Unis : Paul Baran et Paul Sweezy (les animateurs de la Monthy Review, une des revues les plus lues de ces années-là) publient en 1968 "Le capital monopolistique", peut-être le livre d'économie le plus important de cette période. En observant la structure économique et sociale des Etats-Unis, Baran et Sweezy actualisent radicalement les instruments de l'économie marxiste (en s'exposant ainsi aux flèches des orthodoxes), ils introduisent le concept de “ surplus ”, et font une analyse critique des grandes entreprises, de l'Etat, du consumérisme, du militarisme.

HERBERT MARCUSE
L'importance d'Herbert Marcuse pour la culture du mouvement de 68, du moins en Europe occidentale et aux Etats-Unis d'Amérique, fut très grande. Enormément lu et discuté en Allemagne, Marcuse fut aussi repris en Italie et en France. Ses plus importants livres, "Eros et civilisation : contribution à Freud", "L'homme unidimensionnel" et "Critique de la tolérance pure", fonctionnèrent pendant une cette période comme une bannière, que tout étudiant du mouvement avait l'orgueil d'exhiber et d'emmener avec soi. Etudiant avec Heidegger, collaborateur auprès d'Horkheimer et d'Adorno, Herbert Marcuse continua à enseigner à l'Université de Californie, alors que les chefs de l'école francfortoise étaient revenus en Allemagne. Quel fut l'usage que les étudiants firent de ce philosophe à la biographie singulière ? En Juillet 67 à Berlin ouest, la rencontre entre Marcuse et des étudiants, organisée par le Comité de Lutte pour la Liberté Universitaire, est représentative des relations du philosophe avec le mouvement. A cette occasion, Marcuse annonce ni plus ni moins la fin de l'utopie ! Non pas qu'il faille se convertir au réalisme, bien au contraire. Mais ce qui jusqu'à hier pouvait paraître utopique, rêve et espérance excessive, est désormais une possibilité tout à fait tangible et réalisable. Ainsi, dans la société de l'opulence et de l'automatisation, soutient Marcuse, l'effacement de la pauvreté et de la misère - et avec lui de toutes les formes inévitables de répression sociale - est désormais à portée de main. Le socialisme d'inspiration marxiste, en ne rencontrant plus d'élément objectif insurmontable n'est plus une utopie. Devant les étudiants impatients, Marcuse présente alors la seconde partie de sa thèse, annonçant toutes les difficultés à venir. Malgré de plus amples possibilités objectives de libération, reste l'absence de forces subjectives capables de profiter de ces possibilités et de les traduire en pratique. La classe ouvrière, qui dans l'optique marxiste aurait due être la force porteuse de la transformation sociale, est désormais, au moins dans les pays de capitalisme avancé, solidement intégrée au système. La diffusion des biens de consommation et la manipulation des moyens de communication de masse en sont les principales causes. Ceux-ci constituent désormais un apparat idéologique inattaquable, qui assure un soutient efficace à la démocratie du capitalisme. Certes, Marcuse insiste sur l'erreur qu'il y aurait à comparer cette démocratie au fascisme : la “ tolérance répressive ” du capitalisme, en consentant une vie pratique, a des manières plus insidieuses. Elle empêche ainsi la formation d'une opinion publique autonome et d'organisations politiques d'authentique opposition. Derrière des formes démocratico-libérales, se cache ainsi une structure de pouvoir inattaquable, soutenue non seulement par les appareils traditionnels de domination répressifs et policiers, mais aussi et surtout par de nouveaux instruments de manipulation. Pour s'opposer à ces nouvelles formes de domination, Marcuse précise que le mouvement doit s'appuyer sur deux points forts : les masses opprimées du Tiers monde (qui constituent aujourd'hui le vrai prolétariat) et le potentiel de refus et d'antagonismes qui commence à se développer dans les métropoles. L'opposition ne naîtra certainement pas de la classe ouvrière ou des classes moyennes qui occupent la partie centrale de la pyramide sociale. Elle se développera plutôt à ses extrémités, c'est-à-dire parmi les intellectuels ou dans le sous-prolétariat urbain. Le rôle des jeunes et des étudiants est essentiel, parce qu'ils sont porteurs de nouveaux besoins radicaux : leurs sens instinctuels, érotiques et esthétiques sont incompatibles avec une société dominée par le principe de prestation. L'émergence de besoins radicaux permettent d'envisager une politique de la libération. Une utopie réaliste qui s'inspire plus du monde amoureux de Fourier que de la pensée de Marx. Le grand intérêt des mouvement étudiants pour Marcuse s'est pourtant atténué rapidement. Lorsque le philosophe retourna à Berlin en avril 68 il fut encore accueilli dans une grande salle remplie d'étudiant qui chantaient l'internationale. Mais l'espoir révolutionnaire se nourrissait à présent du léninisme, du maoïsme et de toutes sortes de marxismes orthodoxes. Les étudiants n'ont pas retenus le vieux Francfortois plus longtemps... Plus tard, en France et en Italie, étudiants et ouvriers manifestèrent ensemble : une fois encore la théorie de Marcuse fut démentie.

MYTHES
Le mouvement de 1968 fut peut-être le dernier phénomène collectif de notre siècle, à l'échelle mondiale, qui ait été capable d'imposer ses propres valeurs esthétiques et civiques, mieux que tout mouvement générationnel dans les années suivantes. A tel point qu'aujourd'hui encore survit un peu mystérieusement le plus puissant de ces exemples, celui de Che Guevara. Mais il ne fut pas le seul : dans les rues du monde entier furent scandés les noms et hissés les portraits de Ho Chi Minh, Mao Zedong, Fidel Castro, Camilo Torres, Amilcar Cabral, Malcom X. Comme tous les mouvements de rupture, l'année 68 eut vite fait d'établir une tradition et un point de référence pour les grands mouvements de l'histoire contemporaine. Un mouvement qui, au-delà des différences qui le traversaient, délimitait l'horizon de la révolution. D'un côté, trônait le modèle de celui qui avait guidé, ou qui était en train de guider, les grandes masses oppressées dans la lutte contre des puissances mondiales dominantes, tels Mao et Ho Chi Minh, pour ne citer qu'eux. De l'autre, des figures de courage, de sacrifice personnel et de refus du compromis, incarnés par Guevara, Malcom X, Cabral, Torres. Mais dans les deux cas, il s'agissait de figures combattantes (le Mao qui passionna fut celui de la révolution culturelle), jamais de gouvernements stables, même générés par des révolutions victorieuses. L'année 68 cultiva beaucoup plus une idée de révolution permanente que celle d'un socialisme réalisé. Rien ne lui fut plus étranger que l'idée d'une fin de l'histoire. Et les personnages emblématiques retenus par l'histoire convenaient tous à cette dimension conflictuelle permanente.

MAOISME
Dans les cortèges, les assemblées et les manifestations étudiantes de 68, le nom de Mao fut parmi les plus fréquemment cités. On le retrouve également dans cette trinité un peu irréelle “Marx-Mao-Marcuse” qui durant une courte phase figura effectivement sur les banderoles et sur les écritures murales. Pourquoi étudiants et intellectuels européens (de "La Chine est proche" de Bellochio à "La chinoise" de Godard) se référaient-ils à la Chine du président Mao ? Pour les petits partis marxistes-léninistes qui se formèrent surtout en Italie, en Allemagne et en France, le maoïsme fonctionna comme une sorte de mythe très populaire et quasi intégriste. Alternative au monde bourgeois, élevé au rang d'une image pieuse, le maoïsme représentait une sorte de pureté originelle, que les révolutionnaires de l'occident devaient reconquérir. D'où un travail d'autocritique – mot clef des groupes maoïstes – presque religieux. En Italie, l'"Union des marxistes léninistes" rend bien compte des aspects caricaturaux dans lesquels s'enfermèrent ces groupes, qui affichaient sur leurs bannières la devise : "servir le peuple". De grands intellectuels occidentaux ont adhéré au mouvement, pour des aspects différents de l'expérience maoïste. On voyait en Mao, par dessus tout, un chef révolutionnaire qui avait tenté, dans un pays agricole, une voie de développement remarquablement différente de celle suivie avec d'énormes coûts par les soviétiques. En refusant, entre autre, la primauté de l'industrie lourde et la collectivisation forcée en agriculture. Mais, surtout, le Mao apprécié par le mouvement fut celui de la révolution culturelle. Le Mao du slogan “ bombardez le quartier général ! ”, celui de la contestation par le bas de tous les pouvoirs hiérarchiques dans le parti et dans la société. L'homme qui s'attaque sans quartier aux abus bureaucratiques, et par là même aux privilèges ou aux pouvoirs fondés sur des spécialités. Un des aspects du maoïsme qui plut au mouvement fut justement cette critique de la neutralité du savoir et de la spécialisation. La critique anti-institutionnelle et anti-parti, point clefs de la révolution culturelle, avait évidemment un aspect moins plaisant, que le mouvement tendait en substance à occulter: la sanctification qui dérivait inévitablement du rapport direct entre les masses et le chef. Les portraits holographiques de Mao proliféraient, on agitait le livre rouge, recueil des citations des œuvres de Président qui faisait fonction à la fois de bannière et de somme de sagesse, calquée sur le modèle des plus anciens philosophes occidentaux. En 68, alors que les jeunes d'Europe regardaient avec passion Mao et son inédite révolution, en Chine la révolution des gardes rouges étaient en train de s'épuiser. Par la suite elle fut critiquée et finalement diabolisée, jusqu'à l'image terrible que le cinéma Chinois de ces dernières années a donnée aux spectateurs du monde entier. Etait-ce l'époque d'une grande poussée libertaire ou au contraire une période néfaste, caractérisée par l'obscurcissement de la raison ?

N NEO-MARXISTES
(voir M)
LUTTES DE LIBERATION NATIONALES
(voir L)
O OUVRIERS ET ETUDIANTS
L'extension du mouvement de contestation étudiant de 1968 au monde ouvrier fut à la fois spontanée et explicable par des facteurs quelquefois contradictoires. Les leaders étudiants se rendirent bien vite compte que leur mouvement risquait de s'essouffler en rituelles “occupations-évacuations-occupations” des sites universitaires. Même s'ils avaient conscience de la spécificité de leurs revendications, ils cherchèrent donc naturellement à sortir du terrain universitaire pour trouver des alliances plus larges; la solidarité avec les ouvriers s'imposa comme une nécessité tactique. Plus fondamentalement, les analyses marxistes sur la recomposition de la classe ouvrière, qui considéraient les étudiants comme futurs agents de production exploités, favorisaient cette alliance entre étudiants, ouvriers et techniciens. Pour ceux qui considéraient la jeunesse comme une avant-garde éclairée du changement social et idéologique, le cadre universitaire devait également être dépassé, par une action directe dans d'autres milieux, et notamment la classe ouvrière. Il s'agissait alors de porter un message révolutionnaire directement vers la base, en démasquant les organisations traditionnelles ouvrières, qualifiées de révisionnistes et incapables d'assurer une transformation révolutionnaire de la société. Quelles que furent leurs motivations, les tentatives d'alliances entre étudiants et ouvriers prirent des formes différentes et connurent des succès variables: depuis la distribution symbolique de tracts à la sortie des usines, jusqu'à la constitution de comités d'action communs, en passant par la convocation de manifestations de rues unitaires. Cette rencontre de la révolte de la jeunesse et des revendications ouvrières demeura cependant souvent limitée à des élites politiques, et se révéla souvent très conflictuelle, notamment en France, où juin 1968 vit des affrontement très durs entre “gauchistes” étudiants et les masses ouvrières contrôlées par le PCF et la CGT, soucieux d'obtenir un retour au calme après les accords de Grenelle.

INTEGRATION DE LA CLASSE OUVRIERE
(voir I)

OUVRIERISM
Parmi les nombreux courants intellectuels, marxistes ou néo-marxistes, qui préparèrent le terrain du mouvement de 68, un des plus riches intellectuellement et surtout un des plus originaux fut celui qui se rassembla, au début des années 60, autour de la revue les Cahiers rouges. Les Cahiers furent la première et aussi la plus importante parmi les revues de l'ouvriérisme italien. Raniero Panzieri fut l'intellectuel qui l'influença le plus. Ancien militant socialiste, il fut ensuite rédacteur à la maison d'édition Einaudi, jusqu'à son licenciement pour raisons politique. Contre les théoriciens affirmant que le néocapitalisme est porteur de bien-être et de paix sociale, les Quaderni Rossi défendent l'idée que, comme l'écrivit Mario Tronti (un autre intellectuel du groupe), l'impétueux développement du capitalisme aurait produit non seulement des niveaux plus hauts de lutte ouvrière mais, en même temps, une nouvelle qualité d'affrontement des classes et de nouvelles formes de luttes. Panzieri, autre collaborateur de la revue, énonce ainsi quelques luttes : refus de la délégation en blanc aux organisations, revendications salariales, revendications sur le contrôle du pouvoir par les ouvriers. Les Quaderni Rossi furent “ouvriéristes ” parce qu'ils soulignaient la dimension politique des luttes dans les entreprises. Cela n'a pas de sens, disait Panzieri, de vouloir monter au dixième étage, celui de l'Etat et des institutions, si auparavant on n'a pas patiemment escaladé les neuf autres en commençant par le début, dans l'usine. Dans ce conflit, le capitalisme dispose d'une arme fondamentale, que Panzieri appelait l'usage capitaliste des machines : l'innovation technologique des processus productifs n'est pas neutre, mais c'est l'instrument dont le pouvoir capitaliste se sert pour se renforcer et se restructurer sans cesse, et donc pour décomposer et affaiblir la résistance ouvrière. L'autre thème non orthodoxe sur lequel Panzieri insiste est celui du capital capable de planification, retournant ainsi le discours traditionnel sur l'anarchie du marché : avec le passage au capitalisme de monopole et à l'Etat providence, le capital gouverne et planifie pour la première fois la société dans son ensemble. Quelques hypothèses théoriques des Quaderni Rossi trouvent leur confirmation dans les mutations qui se produisent au début des années 60 : la reprise des luttes ouvrières, les affrontements de Piazza Statuto à Turin en juillet 62. En 1964 un groupe se détache des Quaderni Rossi (avec Mario Tronti, Alberto Asor Rosa et Toni Negri), qui donne naissance au journal Classe operaia (classe ouvrière). Ici la théorie ouvriériste se radicalise, pose de façon plus directe le problème de construire une organisation, de redécouvrir le léninisme : "Lénine en Angleterre", article de Tronti est écrit en 1964, alors que son livre le plus célèbre sera "Ouvriers et capital". Ce courant soutient le thème de l'autonomie de la classe ouvrière : ce sont les mouvements de la classe qui génère le développement et les transformations du capital et non pas le contraire. Du courant ouvriériste naissent ensuite, entre 1966 et 1968, une série de groupes d'intervention ouvriers organisés localement comme le Pouvoir ouvrier en Vénétie et Emilie-Romagne, et le Pouvoir ouvrier à Pise et à Rome. Celui-ci se rassemblant autour de la revue "Classes et Etat". Dans le même temps, la vaste galaxie ouvriériste est traversée de divisions profondes : alors que le groupe d'Asor Rosa, Tronti et Cacciari s'oriente vers le Parti Communiste, Negri et d'autres créent des organisations politiques autonomes. La dernière tentative d'une élaboration théorique commune est la revue Contropiano, qui est en projet en 1967 et qui sort en 1968. Mais le travail commun dure peu car, dès le second numéro, Negri quitte la direction du périodique. La matrice ouvrière engendra donc des expériences politiques très différentes et même conflictuelles.
P CRITIQUE DES PROFESSIONS
“Ils ont été employés comme matraqueurs et donc ils matraquent ”. Cette réplique, prononcée par un des fantasmagoriques fonctionnaires du Procès de Franz Kafka, fut reprise dans un mémorable essai de Günther Anders pour indiquer l'absurdité des professions. Les mouvements de 68 attaquèrent aussi radicalement les statuts de rôles professionnels. Ils contestèrent la présumée neutralité des spécialistes en dénonçant l'asservissement aux intérêts dominants, l'aveugle exécution de prescriptions imposées par l'autre. Ils le firent à partir des lieux, les écoles et les universités, où les règles disciplinaires du travail qualifié étaient définies et transmises. Dans les professions, c'est moins un savoir dirigé pour satisfaire les besoins de la société qui était dénoncé, qu'un système fonctionnel destiné à en reproduire, sans critique, la structure classique et discriminatoire. A partir de ces préambules, les étudiants entreprirent une critique systématique à l'intérieur des disciplines. Les futurs ingénieurs commencèrent à s'interroger sur le rôle qui leur était destiné dans la structure sociale et productive existante. Dans le même temps, les futurs chimistes, architectes, physiciens, avocats, enseignants et médecins commencèrent aussi à se le demander. Ces questions conduisirent à une vaste élaboration, théorique et sociologique qui passait au crible la nature et les règles des divers rôles professionnels, en prenant pour cible les intérêts corporatifs, les mécanismes compétitifs, les pyramides hiérarchiques et les rapports semi-féodaux enracinés dans le monde des professions. Rapidement le mouvement critique se déplaça des universités vers des cercles de professionnels déjà actifs, déterminés à rompre l'unité de la corporation: certains entendaient en réviser les règles, d'autres, au contraire, entendaient en tirer parti pour servir la transformation sociale et refuser le rôle qui leur était confié. Outre leur propre classe sociale de provenance, il apparut opportun à beaucoup d'entre eux de “ trahir ” aussi leur profession. Ainsi des groupes de médecins, de psychiatres, de techniciens, de juristes, d'urbanistes et même de magistrats “ démocratiques ” se formèrent pour contester leurs propres rôles fonctionnels, pour en démasquer la fausse neutralité et pour chercher de nouveaux liens à l'intérieur de la lutte générale pour la transformation des rapports sociaux. Dans les rôles professionnels, la critique cerna aussi cette “ unidimensionalité ”, cette radicale mutilation de la personnalité qui en rétrécissaient le contenu à une fonction parcellisée, même à un haut niveau de savoir, obtuse et irresponsable dans ses confrontations avec la problématique sociale. La langue allemande possède un terme extrêmement précis pour désigner cette coupable unilatéralité : Fachidiot; quelque chose comme “ idiot spécialisé ”, entendant en cela le détenteur d'un savoir approfondi et circonscrit, totalement désintéressé du contexte auquel se relie son segment de savoir, sans parler de celui, plus global, de la société. Le nazisme aurait pu se servir de personnages de ce type; et n'importe quel autre régime d'abus de pouvoir présent ou futur, pouvait s'en servir. Le système de l'instruction fut justement accusé d'être une chaîne de montage pour la fabrication d'individus identiques et fonctionnels dans l'organisation fordiste du travail qui, justement dans ces années-là, avait poussé aux limites extrêmes la division sociale du travail et la parcellisation des et du savoir.

TOUT EST POLITIQUE
“Tout est politique” est un des slogans de 68 qui a survécu le plus longtemps dans la culture post soixante-huitarde. Cela signifie qu'il n'y a pas d'espace, personnel ou privé, qui soit neutre et indépendant des conflits de la société. Dans la vision soixante-huitarde, tout est déterminé par le système hiérarchique, depuis l'Etat jusqu'à la famille, de l'hôpital psychiatrique à la prison. Cette omniprésence de la coercition hiérarchique constitue également une faiblesse pour le système : il suffit en effet que l'individu s'oppose à la logique dominante dans une des sphères de sa vie privée ou citoyenne pour que son combat revête un caractère politique. Sa rébellion entraîne alors une prise de conscience globale de la violence du principe hiérarchique. Le conflit parents-enfants à l'intérieur de la famille apparaît comme le premier combat politique des individus : il oppose la volonté des parents d'inculquer à leurs enfants des manières, une sexualité, un langage et l'aspiration des enfants à choisir leur propre identité et leur propre avenir. Le politique connaît alors une nouvelle définition : il englobe l'ensemble des rapports entre les personnes et les choix que les individus entendent maîtriser face au système dominant. La véritable nouveauté de 1968 réside peut-être dans cette conscience qu'il n'y a pas de démarche collective, c'est-à-dire politique, possible sans engager un processus d'émancipation de l'individu, qui commence par des lieux et des rapports qui traditionnellement ont été considérés comme privés et personnels. “ Tout est politique ” est donc le mot d'ordre lancé contre des modes de relations interpersonnelles dans lesquelles la génération rebelle de 1968 ne se reconnaît plus et qu'elle réussira effectivement à bousculer. Mais cette conception conduit à une sorte de politisation totale, intégrale, presque obsédante de chaque expérience individuelle, de chaque détail de la vie quotidienne. Lorsque le reflux du mouvement arrivera, cette politisation sera vite tournée en dérision : même pour faire l'amour, il y aurait une façon de droite et une de gauche. Dans les années qui suivirent, le féminisme reprendra la charge de rébellion contenue dans ce mot d'ordre de 1968, appliqué dans un contexte social et théorique complètement différent: celui des différences sexuelles qui mettent en question l'universalité sexuellement indifférenciée de la sphère politique.

PROLETARISATION
Avec la prolétarisation on entend désigner l'assimilation progressive des techniciens et des intellectuels à la condition ouvrière. La théorie de la prolétarisation jetait ainsi un pont objectif entre les luttes étudiantes, surtout celles des facultés scientifiques, et les luttes ouvrières. Il n'était pas question ici de "trahir" sa classe originelle (ou future) pour passer du côté des opprimés, mais de reconnaître une évolution sociale irréversible, imposée par le développement capitaliste. La discussion sur la prolétarisation fut, un temps, chargée d'effets pratiques, en déterminant les modes de collaboration avec les ouvriers en lutte. De nombreux outils d'analyse marxistes furent utilisés avec plus ou moins de discernement et de créativité théorique. Ainsi le concept de "travail productif" : si pour Marx est productive l'activité dont le capitaliste extrait une plus-value, peut-on considérer ainsi le travail d'un chimiste ou d'un géomètre ? Les “ antiautoritaires ” soutenaient que les rôles intermédiaires auxquels on accède après l'université étaient des niveaux subalternes de la hiérarchie, des rôles de contrôleurs-contrôlés, donc certainement aliénés mais toujours improductifs. Les tenants de la “ prolétarisation ”, au contraire, soutenaient que le travail technico-intellectuel, indépendamment du fait de commander, de surveiller ou de prévoir, était intégré dans la fabrication directe du produit, contribuant ainsi à la formation du profit. Les défenseurs de cette thèse soulignaient que, au-delà du rapport salarial commun, les mêmes modalités exécutives concrètes indiquent l'unification objective du travail dépendant : au bureau et dans le laboratoire comme dans les usines, on retrouve parcellisation, travail anonyme, interchangeabilité, répétition. La théorie de la prolétarisation comportait l'avantage de fonder au plan théorique l'alliance des étudiants et des ouvriers, nécessaire au plan tactique. La contestation du coût des études (taxes, livres, loyer, etc.) devait constituer le pendant étudiant des revendications salariales dans les usines. De la même façon avait été instituée une similitude entre organisation du travail et organisation des études, élargissant à cette dernière l'exigence d'un contrôle et d'un contre-pouvoir.
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www.media68.com | febbraio 1998