A ANTI-AUTORITARISM
L'anti-autoritarisme fut l'une des bannières du mouvement étudiant dans tous les pays, mais c'est en Allemagne que le thème devint vraiment central, parce qu'il se rattachait à l'héritage culturel de l'Ecole de Francfort. L'Institut pour la Recherche Sociale de Francfort-sur-le-Main avait, en effet, posé depuis les années 30 le problème de l'autoritarisme au centre de ses préoccupations. Déjà en 1936, la monumentale recherche intitulée Etudes sur l'autorité et la famille, due à Max Horkheimer et ses collaborateurs, avait ouvert la voie; elle avait été suivie, en 1950, de “ La personnalité autoritaire ”, grand travail de recherche sur le même thème, publié aux Etats-Unis et auquel Theodor W. Adorno collabora. La critique de la société autoritaire que le mouvement étudiant avance, renvoie aux analyses des spécialistes de Francfort et montre comment, une fois l'époque de la bourgeoisie libérale révolue, la société tend à se transformer en un tout intégré (celui que Horkheimer appellera le “ monde administratif ”), qui ne laisse place ni à l'autonomie des individus ni à de véritables oppositions politiques. En se développant sur ce fond culturel et en constituant, en même temps, une révolte propre aux générations de l'époque, le mouvement de 68 trouve un de ses fils conducteurs dans la lutte contre l'autoritarisme et les institutions qui l'illustrent : de la famille à l'armée, de l'école à l'entreprise. La famille autoritaire est celle qui reproduit les rôles déjà définis et stigmatise tout comportement déviant; l'école autoritaire est celle qui transmet un modèle de discipline sociale et l'éducation adéquate. La critique de toutes les autorités constituées, comme beaucoup d'autres idées de 68, si innovantes et percutantes qu'elles aient été, n'allait pas sans contradictions, au risque de déboucher sur des échecs. La révolte anti-autoritaire tend, par exemple, à amorcer un mauvais procès sans fin. Où passe la frontière entre une autorité sensée (admise comme telle) et un autoritarisme qui peut être condamnable? Plus la critique anti-autoritaire est radicalisée, plus il devient difficile d'individualiser un moment d'organisation sociale qui lui échappe. Même les assemblées “ révolutionnaires ” sont les lieux d'exercice de l'autorité, même la transmission de la culture est suspecte¼ L'anti-autoritarisme sera l'un des thèmes les plus emblématiques et problématiques de l'année 68 et les mouvements s'en éloigneront en évoluant vers des formes plus traditionnelles d'organisation.

AUTOGESTION
L'autogestion fut, parmi les mouvements de la fin des années 60 et durant toute la décennie qui suivit, un des mots d'ordre les plus populaires en même temps qu'une pratique diffuse dans l'organisation des situations de lutte, une requête pressante et généralisée de participation “ du bas ”. Chaque mouvement collectif (cours et séminaires d'étude, travail militant, lieu de production artistique et culturel, école maternelle, en bref tous les types d'espaces ou d'activité sociale) se voulait “ autogéré ”, à l'abri de toute hétéronomie et de toute dépendance. Cela impliquait une opposition déterminée aux normes imposées par l'organisation politique et productive dominante, mais également un refus, tout aussi net, de toute forme de dirigisme externe, ou de délégation à d'autres pouvoirs centralisés, qu'il s'agisse d'un parti, d'un groupe dirigeant nommé par le mouvement, ou d'un lien de coordination trop contraignant. Les universités et les écoles furent les premiers lieux d'expérimentation de la pratique de l'autogestion, dont l'ambition était de s'étendre par la suite aux réalités ouvrières en lutte (usines occupées), aux quartiers populaires et aux occupations de maisons (les comités de quartier), ainsi qu'à de nombreuses entités dans le secteur des services (santé, assistance sociale...), sous diverses formes et avec des intensités variables, dans les différents pays européens. L'autogestion représentait aussi un modèle macrosocial opposable au pouvoir impersonnel de l'économie de marché et à l'autoritarisme d'Etat de la planification. Ce courant a généré diverses variantes, des plus radicales aux plus modérées, du refus le plus total de l'ordre capitaliste au compromis avec des démarches incompatibles, des communes égalitaires à la politique social-démocrate de la cogestion. A mi-chemin de ces extrêmes, l'expérience yougoslave, variante hérétique dans le domaine socialiste, se poursuivait avec ce qu'elle avait de relatif, à tel point que ce modèle, jugé modéré et empreint de compromission ne fut pas du tout apprécié par les mouvements radicaux en Occident, beaucoup plus proches par leurs caractères extrêmes des communes chinoises. A l'Est, l'idée de l'autogestion, interprétée surtout comme un mode d'organisation différente de la planification centralisée inefficace, eut au contraire un certain succès dans la lutte contre le pouvoir de l'Etat bureaucratique, et influença notamment les économistes du nouveau cours tchécoslovaque. L'idée et la pratique de l'autogestion, surtout comme forme d'organisation des luttes, comme tentative de faire survivre, en les révélant et en les autogérant, les activités productives que le patronat destinait à la liquidation (il suffit de citer le cas français des montres Lip au début des années 70), ou comme forme associative des citoyens engagés dans la défense d'un territoire ou d'un espace social, survivra, avec des bonheurs divers, jusqu'à nos jours. On pense à l'expérience des Buergerinitiativen en Allemagne, ou à celle des Centres sociaux en Italie.

ASSEMBLEE
Cohérents avec le refus, plus ou moins radical, des formes et des instruments de la démocratie déléguée, les mouvements étudiants firent de l'Assemblée (comité de lutte, assemblée générale permanente...) le siège principal de toute prise de décision et, en même temps, le lieu privilégié de la formation du consensus. L'Assemblée ne fut jamais conçue comme un moyen de gouvernement, puisqu'elle entendait effacer le fossé entre gouvernants et gouvernés, mais comme siège d'un pronunciamiento collectif. Majorités et minorités précaires s'y faisaient et s'y défaisaient, en réponse aux événements et en fonction des sentiments des participants. Le mouvement ne revendiquait pas moins que de donner “ le pouvoir dans son intégralité ” à l'assemblée, qui devint permanente. En réalité, en marge des réunions d'assemblées ingouvernables, bien des décisions furent prises en d'autres lieux, par les meneurs les plus prestigieux qui, privés de toute représentation institutionnelle, restaient exposés aux risques du refus et de l'échec. Avec ses abus et ses limites, l'Assemblée représenta, tout de même, une sphère publique, indépendante de tout accommodement institutionnel, un moment de grande et intense participation, un instrument communicatif sans précédent. Elle fut un véritable contre-pouvoir en acte, une présence menaçante qui mettait entre parenthèses l'espace et le temps de l'ordre constitué dans les universités, les écoles, les usines et les quartiers. Cet espace et ce temps confisqués seront aussi peuplés de cabotins improvisés, d'exhibitions en tous genres, de scènes surréalistes, dans une interminable et complaisante joute politique, allant jusqu'à parodier le pire parlementarisme. L'Assemblée sera, enfin, une grande forge de stéréotypes obsessionnels et de fulgurantes inventions linguistiques.

ANTI-IMPERIALISME
Les mouvements de 68 furent vraiment internationaux et anti-impérialistes dans le sens ou ils ne coïncidaient pas entièrement avec l'internationalisme prolétarien du mouvement communiste mondial, et pas seulement parce qu'ils refusaient de reconnaître à l'Union soviétique le leadership de l'émancipation planétaire. Certes, l'internationalisme de 68 se retourna essentiellement contre les Etats-Unis, leurs alliés et les intérêts des entreprises multinationales. Cependant, les jeunes générations des années 60 avaient marqué un intérêt politico-anthropologique pour les “ autres ” cultures considérées non seulement comme des masses oppressées à libérer, mais aussi comme porteuses de valeurs et d'expériences nécessaires pour ébranler les habitudes et les règles bourgeoises de l'Occident développé. Cette diversité prenait les apparences, en Chine ou à Cuba, d'un communisme authentique à opposer à celui, bureaucratisé, cynique et autoritaire de l'URSS et des pays du pacte de Varsovie. On s'inspirait aussi des philosophies orientales ou des traditions communautaires restées en marge de la modernisation capitaliste. On demandait donc à ces “ autres ” cultures d'apporter quelque chose de différent, des mythes, des rites et des produits de la société d'opulence. Avec l'espoir d'en nourrir la critique de l'idéologie progressiste et des mythes du développement. Ces idées seront reprises par les mouvements verts des vingt dernières années. Du Vietnam, par exemple, c'était non seulement la défense sans compromis du principe d'autodétermination et l'inclination pour le socialisme qui passionnaient, mais également ce talent artisanal et paysan de la guerre, ces pièges de lianes et de pieux, cette créativité pauvre et ingénieuse et, surtout, ce très solide tissu de rapports et de solidarités communautaires qui annihilaient les “ agresseurs ”, physiquement et moralement. La résistance de cet “ autre ” culturel et politique offrait une formidable légitimation et un espoir de succès pour la résistance de tout “ autre ” à l'intérieur des citadelles du monde développé. C'est aussi pour cela que le Vietnam fut au centre de l'internationalisme de 68. Jamais comme dans ce cas, une guerre ouverte et un mouvement de solidarité qui traversait le monde entier, n'avaient autant vibré à l'unisson et obtenu de tels résultats. Les mouvements de contestation se considéraient, à juste titre, comme un prolongement de la guerre vietnamienne avec d'autres moyens. L'intervention américaine en Indochine devint le prototype de l'abus de pouvoir. Les erreurs de la guerre du Vietnam, les régimes féroces maintenus en vie en Amérique latine, mettaient en cause la légitimité politique des démocraties occidentales belligérantes ou complices. Pour les jeunes générations du monde développé, la violence déployée contre les populations du tiers-monde était la preuve tangible de la limitation et du conditionnement de la liberté dont elles se sentaient elles-mêmes victimes, et de l'hypocrite bonne conscience de l'après-guerre. Dans ses versions les plus extrêmes, le “ tiers-mondisme ” des années 60 et 70 faisait uniquement confiance aux luttes de libération des populations concernées pour vaincre les injustices inhérentes au modèle du développement capitaliste. La classe ouvrière du monde développé, “ intégrée ” au “ système ” et, par conséquent, bénéficiaire, même à un rang infime, de l'exploitation des pays pauvres par des pays riches, était évacuée : elle semblait trop peu sensible au scandale moral et aux moyens employés pour sauvegarder les intérêts de l'Occident dans le reste du monde. Suivant cette ligne, c'est dans les pays exploités du tiers-monde qui n'avaient rien à perdre, du Vietnam à l'Amérique latine, que se situaient les “ points culminants ” de la lutte des classes. Il appartenait aux jeunes révolutionnaires des métropoles d'agir derrière les lignes aux côtés du “ tiers-monde intérieur ”, tels les Noirs américains et les autres exclus de la société d'abondance. En 68, les traces du mouvement d'émancipation coloniale, après la seconde guerre mondiale et le traumatisme de la guerre d'Algérie était encore vifs. La guerre coloniale était encore en cours dans les possessions portugaises en Afrique. Les “ deux, trois, cent Vietnam ”, prédits par Guevara, semblaient une réalité incontourrnable, car les intérêts économiques et géopolitiques de l'Occident résistaient durement aux mouvements d'émancipation dans le monde post-colonial. La triste régression de certains nationalismes du tiers-monde restait encore dans l'ombre et ne minait pas l'espoir d'une perspective de libération générale. D'où la déception qui suivit, plus tard, et ses effets négatifs.

ANTIPSYCHIATRIE
Avant de devenir un des pôles culturels du mouvement de 68, l'antipsychiatrie est un courant de pensée qui se développe durant les années 60 à travers la critique de la psychanalyse et de la psychiatrie officielle. Il a puisé dans la redécouverte de courants et d'auteurs que la psychiatrie académique avait laissé tomber dans l'oubli : surtout l'analyse existentielle et phénoménologique de Minkowski et Binswanger, qui s'était développée à partir de quelques-unes des expériences philosophiques les plus considérables de l'époque moderne : la phénoménologie de Husserl, l'existentialisme de Jaspers, la réflexion sur l'ontologie fondamentale de Martin Heidegger dans son premier chef-d'œuvre philosophique, “ L'être et le temps ”. En tant que mouvement d'idées, l'antipsychiatrie se présente comme un archipel au niveau international, bien différencié dans ses composants. En Grande-Bretagne, ses représentants les plus connus sont Ronald Laing (l'auteur du “ Je divisé ”) et David Cooper ( auquel on doit un autre livre qui eut un grand succès, “ La mort de la famille ”) ; aux Etats-Unis, c'est Thomas Szasz ; en Italie la critique des institutions psychiatriques trouve son plus significatif porte-parole en la personne de Franco Basaglia, auteur d'un livre à succès en 68, “ L'institution niée – Rapport d'un hôpital psychiatrique ”. Les différentes tendances antipsychiatriques contestent, par dessus tout, les formes courantes de traitement des malades de l'esprit, et se rejoignent dans une critique radicale du concept de maladie mentale. L'antipsychiatrie ne nie pas l'existence de la maladie mentale, ou plutôt, elle ne nie pas qu'il existe des états de malaise et de souffrance psychologique individuelle, ni qu'il y ait des comportements qui, au regard des conventions, apparaissent complètement irrationnels, incompréhensibles et, par conséquent, “ fous ”. Le changement se situe dans la position de l'opérateur psychiatrique face au malaise. Pour commencer, l'antipsychiatrie refuse les thérapies forcées et surtout la ségrégation psychiatrique, qui n'a, selon elle, aucune valeur thérapeutique : elle a pour seule fonction d'exclure, de la vue de la société ces éléments dans lesquels se catalyse, ou vient éclater, un malaise qui a des racines beaucoup plus profondes. Dans la perspective de l'antipsychiatrie, le malaise mental plutôt que d'être isolé, doit être interprété : il est la manière par laquelle l'individu répond aux conditionnements, ou à des pressions contradictoires, que son entourage social, à commencer évidemment par la famille, impose dans ses conflits. Le déviant est le maillon faible sur lequel se déchargent les tensions liées à des situations pathogènes. La maladie n'est pas tant chez l'individu qui souffre, que dans le contexte qui en génère les symptômes. En Italie, l'expérience menée par Franco Basaglia à l'hôpital psychiatrique de Gorizia eut un extraordinaire impact, culturel et politique, en raison de la symbolique des innovations : portes ouvertes, suppression des grilles et des haies, abandon de la contention physique des malades, gestion communautaire de l'institution. A partir de cette expérience, on en vient à la dénonciation du sadisme inutile de l'institution psychiatrique, à travers une bataille qui mènera enfin, en Italie comme ailleurs, à la fermeture des hôpitaux psychiatriques et à la difficile construction de nouvelles structures d'aide et de soin au désordre mental. L'expérience de Basaglia fut récupérée, non sans malentendus et contradictions, par le mouvement des étudiants. Contradictions qui, du reste, tenaient à l'approche même de l'antipsychiatrie, qui en était bien consciente: “ Notre situation – écrivaient les auteurs de la seconde édition de “ L'Institution niée ” – ne peut être que contradictoire : l'institution est complètement niée et gérée, la maladie est mise entre parenthèses et soignée, l'acte thérapeutique refusé et appliqué ”

B
C INDUSTRIE CULTURELLE
Dans l'analyse critique de la société qui est développée par les mouvements étudiants, le concept “ d'industrie culturelle ” occupe une place importante. Pour les mouvements contestataires, le capitalisme, avec les moyens de communication de masse dont il dispose, assoupit et manipule les consciences des classes dominées. Le conflit entre le mouvement et les médias est particulièrement vif en Allemagne, avec la mobilisation des étudiants contre les journaux de l'éditeur Springer. Cet affrontement s'exprime également en France, dans le conflit pour l'émancipation de l'ORTF de sa tutelle gouvernementale, et en Italie, où plusieurs incidents graves opposent les étudiants milanais au Corriere della sera, dont la diffusion est perturbée. Le concept d'industrie culturelle, dont on fit un large usage en 68, avait déjà été élaboré plusieurs années auparavant. La critique de l'industrie culturelle est développée pour la première fois de façon systématique dans un livre publié en 1947, la Dialectique de l'illuminisme, que l'on peut considérer comme le chef-d'œuvre des deux maîtres de l'école de Francfort, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno. Dans cet ouvrage, les auteurs introduisent le concept d'industrie culturelle dans l'analyse de la “ culture de masse ”. Contrairement aux théories en vigueur jusque-là, les auteurs démontrent que la culture de masse n'est pas un phénomène spontanné, mais le résultat d'une manipulation par les pouvoirs économiques et sociaux en place, qui utilisent toute la panoplie des moyens de communication à leur disposition (radio, télévision, journaux populaires et d'information, cinéma, musique, formes variés de spectacle) pour imposer les modèles de comportement et de cosommation qui conviennent à leurs intérêts. L'industrie culturelle exerce une fonction idéologique cruciale dans les sociétés post-capitalistes, d'autant plus pernicieuse qu'elle est implicite : il s'agit d'accélérer et d'orienter les modes de consommation, de contrôler le temps de loisir libéré par les progrès de la productivité, et, plus largement, de convaincre la population qu'elle vit dans le meilleur des mondes possibles, qu'il est vain de contester et auquel il faut impérativement s'adapter.

FORMES DE LA COMMUNICATION
Ronéo, dazibao, graffiti et tracts sont les principaux instruments de communication des mouvements de 68, destinés à transmettre des messages à d'autres catégories sociales, et utilisées comme armes offensives du combat idéologique. La ronéo, aujourd'hui disparue presque partout, était un outil simple mais assez efficace: il suffisait d'une feuille matrice sur laquelle le texte était tapé avec une machine à écrire, sur laquelle, éventuellement on pouvait ajouter des dessins au trait. Fixée au rouleau encreur de la ronéo, la matrice pouvait produire de milliers de copies sur papier, au format standard prête à la diffusion à la main. L'objet était de petite taille, léger, et fonctionnait partout sans électricité (ni ordinateur !). La mise en page était spartiate et le graphisme naïf : cette absence de mise en forme était bien entendu conceptualisée : le fond du discours devait l'emporter sur les artifices esthétiques de présentation (les règles de ce domaine étant elles-mêmes contestées). Seules concessions à la forme, une rhétorique révolutionnaire foisonnante et omniprésente et des avalanches de points d'exclamation. Le bruit répétitif de la ronéo qui prend la feuille, la fait passer, la décharge de l'autre côté a rythmé les longues nuits des mouvements de contestation dans le monde entier. Les tracts, tout juste imprimés, partaient immédiatement pour leurs lieux de destination : des messages destinés à une consommation immédiate et "ciblée" : pour une mobilisation d'urgence, pour diffuser une contre-information. Cette agilité et cette rapidité contrastaient avec la lourdeur des moyens de communications "bourgeois" en Allemagne, "aux ordres" en France, "staliniens" en Tchécoslovaquie occupée. La fonction du dazibao était différente. Elle faisait référence, son nom même l'indique, à l'expérience chinoise: tract mural ou multiplicité des textes suspendus au mur. Davantage que le tract classique, le dazibao est le moyen d'expression de la base pour contester les autorités établies, mais également attaquer la direction du mouvement. C'était le mode d'expression direct de ceux auxquels, d'habitude, aucun moyen de communication n'est accordé. Par définition et dans l'usage, le dazibao est une œuvre en devenir et interactive. Il suscite souvent des répliques, sur le même mur et sur les mêmes espaces de papiers; c'est le prolongement de l'assemblée avec d'autres moyens, la transposition écrite de la discussion spontanée. Son caractère occasionnel fait que, malheureusement, ils restent encore moins de dazibao de 68 que de tracts. Les graffiti avaient, au contraire, un rôle de communication et d'expression vers l'extérieur du mouvement, vers le grand public. Ici, les techniques ont peu changé : ce sont des écrits et des dessins spontanés que les mouvements et les groupes plus ou moins organisés déposent sur les superficies exposées des édifices publics. Le phénomène se manifesta dans toute sa majesté sur les murs de Paris, où, grâce notamment aux étudiants de l'école des beaux-arts, un nombre incroyable d'écritures murales ont envahi pratiquement tout le Quartier latin en quelques jours, quelquefois repris sur des milliers de tracts avec textes et images, exécutés par sérigraphie. Pour les mouvements politiques alternatifs, la possibilité d'occuper un espace public exposé était essentiel : un monument, les murs intérieurs et extérieurs d'une université ou d'une usine, les édifices même du pouvoir. Le but était double : d'une part communiquer son point de vue ou des nouvelles au reste de la population (contre-information, mobilisation, recherche de solidarités), d'autre part, on cherchait ainsi à marquer physiquement et visuellement son territoire (ce sera également une des fonction des "tags" urbains ultérieurs). Dans les années qui suivront, parmi toutes les techniques utilisées à l'époque, celle de la bombe à peinture s'imposera, par sa rapidité et sa facilité. Le graffiti connaîtra un bel avenir, fondé sur la nécessité d'une expression directe, venant de la "base" (jeunesse des ghettos urbains, groupes alternatifs, "undergrounds" culturels) et largement exposés à la société entière. Ayant à l'origine des fonctions identiques au graffiti de 68 (notamment le marquage physique du territoire de résidence ou de passage), le tag urbain s'est accompagné de créations graphiques anonymes qui sont devenues le patrimoine commun de tous. 1968 a, de ce point de vue, inauguré une guérilla toujours vivace, de plus en plus technologique: le combat entre les possesseurs des superficies, qui les désirent libres et propres et les auteurs anonymes et spontanés des graffiti urbains.

LA COMMUNE ET LES COMMUNES
Le modèle de la commune est l'un des thèmes d'inspiration favoris des mouvement de la fin des années 60, et il est repris avec une diversité d'engagement dans presque tous les pays investis par l'onde de 68. Il s'affiche non sans une certaine ambiguïté, d'un côté comme modèle “ d'auto-gouvernement ” combattant et de démocratie directe qui s'oppose autant à la tradition libérale du parlementarisme qu'au pouvoir de la bureaucratie d'Etat et de parti propre au socialisme réel (en se référant à l'exemple historique, plus ou moins idéalisé, de la commune de Paris de 1871), d'un autre ce côté, surtout pour les jeunes occidentaux sur les deux rives de l'Atlantique, les communes recouvrent une forme de socialisation et d'organisation de la vie quotidienne collective, opposée à la famille bourgeoise et à la discipline productive du capitalisme, avec toute la compétitivité qui la distingue. Dans les milliers de “ communes ” qui se constituent dans divers pays, de la seconde moitié des années 60 au début des années 70, confluent l'expérience de la communauté hippie américaine et des autres agrégations, notamment à caractère religieux, des cercles alternatif liés par des intérêts artistiques et culturels et des collectifs politiques, jaillis des plus disparates situations de lutte. Aux Etats-Unis, surtout en Californie et en Nouvelle-Angleterre, et en Europe du Nord, surtout en Allemagne et en Hollande, on occupe des maisons vides, parfois même des quartiers entiers, des terres abandonnées sont colonisées par des communautés bariolées. Des milliers de jeunes choisissent de vivre leur vie personnelle en collectivités plus ou moins structurées, plus ou moins guidées par une idéologie. La commune devient ainsi l'espace, par excellence, dans lequel peuvent se développer des rapports sociaux plus égalitaires et un projet de vie personnelle plus riche de sens et de relations, soustrait aux normes, aux conventions, aux hiérarchies et aux antagonismes de la société bourgeoise. Contrairement à la famille, qui est considérée par ces normes comme une puissante courroie de transmission, la commune offrirait la possibilité de relations et d'affections authentiques et transparentes, parce que librement choisies et révocables à tout moment. L'élan utopiste veut à travers elle, démontrer, ici et maintenant, la possibilité concrète d'instaurer des rapports libres et solidaires. En ce sens la commune se présente comme un exemple et un embryon de la nouvelle société. Loin d'être tous d'ingénus enthousiastes, les communards seront bien conscients des caractères hasardeux et expérimentaux de leur tentative, qu'ils soumettront à une âpre critique et qui fera l'objet d'infinies discussions: elles conduiront, à la moitié des années 70, à l'épuisement du phénomène, au moins réalisation liée à un projet politique.

SOCIETE DE CONSOMMATION
La critique de la société de consommation est un des éléments qui marquèrent la nouveauté et la spécificité du mouvement de 1968 par rapport à d'autres mouvements de masse qui le précédèrent ou le suivirent : les étudiants ne demandaient pas d'accéder au monde de consommation de masse, auquel ils appartenaient déjà en tant que jeunes et membres de la petite ou moyenne bourgeoisie. Il s'agissait plutôt d'une attaque frontale des formes dominantes du consumérisme, qui s'exprima par des épisodes symboliques comme les interventions contre le rite profane du shopping de Noël. La critique de la société de consommation eut certainement une dimension populiste et paupériste : elle attaqua les formes de consommations voyantes réservées aux strates supérieures de la bourgeoisie, dont la fonction est d'exhiber et de confirmer un statut de domination sociale (on pense, par exemple, aux actions contre Fauchon en France ou aux tomates lancées contre les bons bourgeois qui assistent aux premières à la Scala de Milan). Cependant, la critique de la société de consommation révèle aussi le fond culturel dont le mouvement de 1968 se nourrit, et en particulier l'influence de l'école de Francfort, à qui on doit la première et la plus influente critique “de gauche” de la société capitaliste opulente, caractérisée par la consommation de masse. Comme l'avaient écrit Horkheimer et Adorno, la société de consommation crée un épais rideau idéologique qui, en rendant tous les individus égaux en tant que consommateurs, cache et fait disparaître les rapports réels de classe et de pouvoir dans la société. Le refus de la société de consommation devient, dans le mouvement des étudiants, un ressort pour rechercher des styles de vie alternatifs, une façon de consommer différente des modèles établis. La difficulté de se soustraire à la logique omniprésente de la société de consommation se révélera d'ailleurs paradoxalement dans le fait que le mouvement générera sans le vouloir ses propres comportements stéréotypés et ses propres objets de culte (La veste de type Esquimau, les chaussures Clark, la Renault 4, l'habillement en style militaire). Ces objets de consommation alternatifs deviendront l'expression symbolique d'une identité et, avec leur bosses et leurs déchirures, seront fetichisés comme les objets de luxe le sont par les bourgeois.

D DEMOCRATIE DIRECTE
La caractéristique la plus évidente et la plus généralisée de 68 fut le transfert de la dimension politique des positions institutionnelles, consolidée par l'Histoire, à une pluralité de sujets sociaux et de réalités collectives. Un processus de cette nature ne pouvait se développer sur la base d'une participation directe aux initiatives du mouvement, dès leur discussion et leur élaboration. Toute idée de délégation et de représentations en fut, de ce fait, éliminée. Les délégués et les représentants, qu'il s'agisse des députés, des parlements nationaux, des petits parlements étudiants, ou des organes syndicaux, furent considérés comme hostiles, corps séparés, agents d'un mécanisme général d'expropriation des sujets. La classique critique marxiste de la démocratie formelle fut généralement accueillie comme instrument théorique de base pour démasquer les tromperies de la représentation. A la démocratie déléguée, dans les écoles , dans les universités, à l'idée générale d'une nouvelle organisation politique de la société, s'opposait l'idée d'une démocratie directe qui, en outre, avait le devoir de se séparer radicalement du modèle de l'Etat et de la bureaucratie des régimes de l'Est. Contre tout cela, le mouvement renoua avec les formes d'organisation que les élans révolutionnaires se donnent dans la phase naissante: les soviets de 1917, les conseils ouvriers de la révolution allemande de 1919, les organisations combattantes des gardes rouges, les formations anarchistes de la guerre d'Espagne. On cherche des lueurs théoriques dans les œuvres de Rosa Luxembourg, Karl Korsch, ou Pannekoek. Mais l'idée de démocratie directe reste donc beaucoup plus solidement liée à l'expérience pratique des luttes, dans les universités d'abord, dans les usines ensuite : les systèmes de fonctionnement adoptés n'ont pas de modèle théorico-politique complètement formulé. La stabilisation de formes politiques définies n'entre pas vraiment dans l'horizon du mouvement.
DIALECTIQUES DE LA LIBERATION
Dialectics of liberation (dialectiques de la libération) est le nom d'un extraordinaire meeting qui réunit beaucoup de monde, à Londres, du 15 au 30 juillet 1967. Ce fut l'occasion d'une rencontre exceptionnelle entre les représentants de plusieurs courants, d'origines diverses, tous théoriciens ou acteurs de mouvements contestataires des années 60: Herbert Marcuse, avec sa critique des mécanismes totalitaires et répressifs, Paul Sweezy, le théoricien du capital monopolistique, le leader du Black Power Stokely Carmichael, les maîtres londoniens de l'antipsychiatrie, Ronald Laing et David Cooper, qui avaient analysé le caractère pathogène des rapports sociaux et familiaux traditionnels, participaient au séminaire. On relevait également la présence du poète américain Allen Ginsberg, du scientifique et anthropologue Gregory Bateson, du philosophe Lucien Goldmann. L'ambition de cette rencontre unique était de faire dialoguer tous les courants contestataires qui se reconnaissaient dans la double dénonciation du capitalisme libéral comme système oppressif et totalitaire, et du système autoritaire et bureaucratique soviétique. “ Tous les hommes sont enchaînés ” écrivait le manifeste programmatique du séminaire. Ce programme concernait toutes les formes d'asservissement : la pauvreté et la faim, mais également l'aliénation des occidentaux dans la course à la possession, aux marchandises inutiles, au prestige social et au pouvoir. La pluralité des formes d'oppression, qui se soutiennent mutuellement et forment un “ système ”, ne peut être contrariée que par la convergence puissante d'une pluralité de dialectiques de libération. La culture contestataire de 68 était fortement convaincue de la nécessité de cette convergence des luttes : il n'y aura aucune libération politique, aucune libération collective, tant que les individus ne seront pas capables de se libérer eux-mêmes de toutes les formes d'aliénation personnelle, de non-liberté individuelles, d'autant plus insidieuses qu'elles sont subies par des individus isolés dans leurs contradictions intimes.

E EGALITARISME
Le thème de l'égalité explose dans le mouvement des étudiants, d'un bout à l'autre de la planète, dans une forme originale qui va bien au-delà d'une simple revendication matérielle. Il s'attaquait à un pilier essentiel de l'organisation sociale, le hiérarchie des rôles. Cette hiérarchie, corollaire de la division du travail, avait été contestée à l'école, dans la famille et dans tous les rapports sociaux. Le fondement de cette mise en cause de la hiérarchie fut le principe d'égalité de droit de la personne humaine, par-delà tout conditionnement opéré par les rapports de force entre les personnes et entre les classes. La hiérarchie était considérée à la fois comme cause de l'inégalité et résultante d'un processus qui la détermine : processus qui reproduit des différences et des subordinations au travail, à l'école, dans la vie civile. Les mouvements contestèrent donc l'inégalité à la fois dans ses effets, et dans ses racines économiques et sociales. L'égalitarisme se traduisait par des revendications sociales concrètes, mais dépassait largement les limites d'une négociation sociale ou politique réaliste. C'était un élan idéaliste capable de promouvoir la formation d'un sujet collectif et concernant l'identité même des individus. La revendication anti-hiérarchique et égalitaire contredisait autant les systèmes de délégation et de représentation des démocraties occidentales "bourgeoises" que les modèles "staliniens" autoritaires et centralisés de l'Est et de la Chine, même si ceux-ci revendiquaient le même fondement idéologique égalitaire. En Chine, et plus marginalement dans quelques pays se l'Europe de l'Est, le mouvement égalitaire se retourne violemment contre ces pouvoirs : Etat ou parti niaient toute légitimité sur le terrain de l'égalité, puisque c'était une des valeurs fondatrices de leur propre identité idéologique. En outre la revendication anti-hiérarchique détruisait le principe même du fonctionnement des sociétés communistes, et de l'efficacité bureaucratique. La violence de cet affrontement se constate dans la révolution culturelle chinoise et le radicalisme de la commune de Shanghai : instruments de luttes d'appareil entre Mao et le Parti, les revendications égalitaires et anti-hiérarchiques démontrèrent leur puissance mobilisatrice et dévastatrice dans les sociétés staliniennes. Sur le thème de la revendication égalitaire, la parenté entre les contestataires occidentaux et les gardes rouges est évidente, et contribue à expliquer la fascination exercée par ces derniers sur les jeunes contestataires occidentaux. A l'Ouest cependant la revendication égalitaire radicale agissait davantage, en général, comme un décapant idéologique des structures conservatrices (famille autant qu'économie) que comme une revendication réaliste visant à gommer les diversités. En Europe occidentale, la revendication égalitaire remit en cause les structures syndicales établies par des générations de travailleurs précédentes, dans lesquels les nouveaux venus (midi italien, ouest français) ne se reconnaissaient pas. L'aspiration égalitaire fondait également les revendications sociales, trouvant alors l'écho des organisations syndicales traditionnelles. Les catégories de l'économie furent contestées, on remit en cause la prééminence de l'argent et de l'efficacité sur des valeurs sociales rarement introduites auparavant dans la sphère politique ou économique: le droit au bien-être individuel, à la santé, à la paresse, à l'amour,... venaient heurter les règles de la comptabilité d'entreprise! L'égalitarisme fut à la fois un idéal plus ou moins utopique, un principe d'organisation des luttes, un moteur de changement au pouvoir quelquefois dévastateur durant ces années.
POUVOIR ETUDIANT
Le pouvoir étudiant est le premier mot d'ordre du mouvement de 1968, un des plus répandus dans les pays touchés par la contestation. Mais c'est aussi un concept dont l'importance évoluera et qui fera débat au sein du mouvement. Ce slogan est surtout représentatif de la première phase du mouvement, celle qui se concentre sur la lutte à l'intérieur de l'institution universitaire, et il sera dépassé lorsque le mouvement visera une transformation révolutionnaire de la société, les universités et les écoles devenant alors les base d'une contestation plus générale du système. La revendication du pouvoir étudiant, qui résonne autant dans les amphithéâtres du Palazzo Campana à Turin que dans l'édifice londonien de la London School of Economics où dans la cour de la Sorbonne, résume la critique de l'autoritarisme académique qui est un peu partout le facteur déclenchant de la révolte des universités. Les étudiants refusent d'être des objets passifs d'une formation sur laquelle il n'ont aucune prise, et dont le but fondamental est de reproduire subordination, obéissance et renoncement aux capacités critiques. Ils dénonce l'université comme mécanisme d'intégration sociale cherchant à reproduire la loyauté des masses et des élites envers les pouvoirs et les systèmes de valeurs dominants. Le pouvoir étudiant est donc, en premier lieu, la revendication du contrôle par chacun de son parcours universitaire, des contenus des études, des méthodes d'apprentissage, des modalités de fonctionnement de l'institution universitaire dans son intégralité. Même dans ce premier sens, pourtant, le pouvoir étudiant n'est pas une revendication co-gestionnaire ou réformiste. Il vise la construction d'une autre université : occupations, contre-cours, université critique et autogérée servent de laboratoire de nouvelles pratiques. La connaissance devient le résultat d'un processus d'auto-éducation collectif, qui cherche à élaborer un savoir critique en rupture avec la fonction intégratrice de l'université et qui en fait la base d'une attaque générale du système. Par conséquent, le pouvoir étudiant est aussi l'affirmation d'un pouvoir des étudiants non seulement à l'intérieur des universités, mais plus généralement dans la société. Les étudiants, comme écrivait David Aldenstein, un des leaders de la contestation à la London School of Economics, doivent se considérer comme un pouvoir social capable de conditionner les choix de gouvernement et d'influencer l'opinion politique. Le pouvoir étudiant est donc un mot d'ordre à partir duquel se créera une dynamique instable : puisque l'université est un chaînon intégré au système social d'ensemble, la transformer dans le sens du contre-pouvoir étudiant n'est, en fin de compte, ni possible ni utile. Les étudiants finiront par se considérer comme l'avant-garde d'un processus révolutionnaire plus général, dont le mot d'ordre n'est plus le pouvoir étudiant mais le pouvoir de la classe ouvrière.

OUVRIERS ET ETUDIANTS
(voir O)

F CRITIQUE DE LA FAMILLE
Les contraintes répressives forment des personnalités adaptables à l'ordre autoritaire, enseignent l'hypocrisie, transmettent la peur: la famille bourgeoise est mise en accusation par la critique corrosive des étudiants. Leur analyse, née des discussions des comités qui se forment dans les université, est alimentée d'un côté par les analyses sociologiques de l'Ecole de Francfort (Horkheimer, Adorno, la grande oeuvre collective de 36 qui s'intitule “ Etudes sur l'autorité et la famille ”), de l'autre par les élaborations des antipsychiatres Cooper, Laing, Esterson qui, dès le début des années 60, travaillaient sur la schizophrénie et les rapports pathologiques qui lient entre eux les membres de la famille (il faut rendre hommage à cette extraordinaire expérience culturelle et libératrice qu'est le très beau film, Family Life, de Ken Loach). Dans les analyses de David Cooper (qui en 1971 publiera sur ce thème un livre à grand succès, “ La mort de la famille ”), la famille est, par dessus tout, dans toute les sociétés basées sur l'exploitation, un instrument de conditionnement idéologique. Plus en profondeur, la famille est une sorte de paradigme dont les figures-clés, le père et la mère, aimées ou détestées, servent à structurer les relations dans les divers types d'institutions sociales : l'Eglise, l'entreprise, l'école, le parti et ainsi de suite. Celle de la famille installe donc une situation qui pré-structure toute notre expérience sociale, en la bloquant dans une série de tabous et de fausses sécurités qui amputent, chez l'individu, les ressorts les plus profondément et intensément vitaux : “ la mort du doute et la mort du corps - écrit Cooper - plus profondément ont leur origine dans les besoins grégaires développés à l'intérieur de la famille ”. La famille est donc, dans cette perspective, le lieu originaire de l'aliénation, “ soumission passive à l'invasion des autres ” qui génère chez les sujets des réactions paranoïaques, dans lesquelles s'exprime une forme de réponse à cette invasion dévastatrice. L'éducation familiale, en substance, dirige l'individu, à travers ses rituels et ses sécurités apparentes, vers une issue de soumission sociale à laquelle il sacrifie ses expériences créatives spontanées, son potentiel de développement libre, d'invention, d'imagination et de rêve. Sur la base de telles réflexions, naissent, autour des mouvements de 68, des expériences d'éducation anti-autoritaire : des Kinderlaeden de Berlin Ouest aux maternelles anti-autoritaires de Milan, on recherche des formes de socialisation qui ne sacrifient pas le potentiel créatif de l'enfant, qui ne soient pas vouées à la formation de sujets bons et disciplinés. Une recherche qui n'est pas privée de contradictions : idéologie, psychanalyse, libertaires, les mots se mélangent dans les têtes des éducateurs soixante-huitards, aux prises avec un devoir trop grave pour une génération qui peine à définir sa propre identité.
ECOLE DE FRANCFORT
Parmi les différents écoles de pensée politique qui alimentèrent le mouvement des étudiants de 68, l'un des plus fructueux et caractéristique fut sans doute l'Ecole de Francfort. En 68, les maîtres de la pensée francfortoise (Max Horkheimer, Théodor Adorno, Herbert Marcuse) étaient encore vivants et actifs : Adorno allait mourir l'année suivante, en août 69. Bien qu'en 68 les grands anciens adoptèrent des positions très différentes (à un extrême, le conservatisme tranquille de Horkheimer et à l'autre le révolutionnarisme presque juvénile de Marcuse) la route qu'ils avaient parcourus ensemble avait été longue et productive. L'Institut pour la recherche sociale avait, en 68, une longue histoire derrière lui. Inauguré à Francfort en 1924, l'Institut était né (grâce au mécénat financier de Felix Weil) comme centre de recherche sur le marxisme et sur le mouvement ouvrier, et avait développé en particulier ses analyses théoriques à partir des années 30 sous la direction de Horkheimer. Trois ans après, Hitler prenait le pouvoir en Allemagne et une longue période d'exil commençait pour l'Institut. Horkheimer et ses collaborateurs émigrent d'abord à Paris puis aux Etats-Unis où, à la fin des années 30, l'Institut sera hébergé à la Columbia University de New-York. L'expérience du totalitarisme fut la problématique centrale autour de laquelle se concentrèrent, entre les années trente et cinquante, les recherches philosophico-sociologiques élaborées par l'école de Francfort. Les racines profondes de l'autoritarisme et de la domination totalitaire furent analysées dans un grande œuvre collective publiée en 1936: “Etudes sur l'autorité” à laquelle collaborèrent entre autres Marcuse, le psychanalyste Eruich Fromm (qui ensuite rompra avec les autres pour “révisionnisme freudien”) et l'expert du “despotisme oriental” August Wittfogel. En 1942, un autre chercheur de l'Institut, Franz Neumann, publia une des plus profondes analyses de l'Allemagne nazie qu'il intitula “Behemoth”, du nom d'un monstre mythique cité par la Bible et repris par Hobbes comme symbole du désordre et du chaos. En 1950, à New York, sortit la monumentale recherche sur la “Personnalité autoritaire”, fruit de la collaboration entre un philosophe comme Adorno et des chercheurs américains de formation beaucoup plus empirique. Cet ouvrage combinait les outils d'analyse freudiens et des concepts de psychologie et de sociologie, afin d'étudier les racines psychologiques de l'autoritarisme, les types de personnalités soumises à l'oppression, les mécanismes de l'antisémitisme. Le noyau philosophique de tout ce travail de recherche se trouve exprimé, dans toute sa radicalité, dans le volume écrit par Adorno et Horkheimer pendant l'exil américain qui s'intitule “Dialectique des lumières”, qui étudie le processus par lequel la rationalité éclairée de l'Occident a pu générer ou accepter en son sein la monstrueuse barbarie du nazisme. Dans l'après-guerre, alors que Marcuse restait aux Etats-Unis, Horkheimer et Adorno retournent sur le vieux continent. Dans les années 60, le premier se retira dans une retraite paisible à Montagnola en Suisse, alors qu'Adorno sera directement confronté à la contestation étudiante à l'Institut de Francfort, dans un conflit quelquefois pénible pour le philosophe. Ce fut un des affrontements paradoxaux de 68 : les étudiants du mouvement, formés par les textes de Horkheimer et Adorno, se retournaient contre leurs maîtres, notamment en Allemagne. Marcuse polémiquera avec ses anciens associés, au nom de vieux idéaux communs, et deviendra un interlocuteur privilégié et respecté du mouvement des jeunes dans le monde.
G GUERRILLA
Après la période des grandes luttes d'indépendance de l'après-guerre, les luttes armées dans le tiers-monde ont incarné pour l'opinion progressiste de 1968 la lutte du faible contre le puissant. Il ne s'agit pas de simples révoltes spontanées et éphémères, mais de mouvements organisés, conceptualisés, visant la déstabilisation de pouvoirs apparemment surpuissants. La guérilla ne mettait pas en déroute l'ennemi militairement, en rase campagne, dans l'affrontement entre armées, mais piégeait l'adversaire dans ses contradictions ou en minait les certitudes, en usait le prestige et l'image, faisait exploser les tensions sociales et politiques. La première théorisation de cette violence vient de Cuba, où la révolution jouera sur le contraste entre la puissance militaire du régime et sa faiblesse politique. Dans l'expérience de la guérilla, la violence armée et la politique, le prosélytisme et l'action combattante, apparaissent indissociablement liés dans l'action de chaque combattant. Les guérilleros présentent donc une image, idéalisée jusqu'à l'icône, du Che, qui allie dévouement à la cause, action et politique mieux que le militaire, même soldat d'une armée révolutionnaire, à la fonction plus spécialisée et moins romantique. La référence aux partisans de la lutte anti-fasciste était très nette dans les opinions européennes. Comme celles-ci, leur destin se jouera souvent dans le jeu de pouvoir des grandes puissances, dont elles sont souvent un instrument, loin du terrain si cher aux théories de la guérilla. Le modèle de la guérilla fut appliqué aux pays développés : c'est en effet une forme de lutte correspondant aux objectifs et aux moyens de certains mouvements de contestation radicaux : lutte violente à la portée de tous, égalitaire, “ basiste ”, imprégnée de motivation politique et d'action, capable d'une efficacité et d'une visibilité sans commune mesure avec les moyens engagés. Guérilla de rue, guérilla urbaine, ainsi étaient couramment appelés les incidents qui ont secoué les villes du monde entier cette année là, des ghettos noirs américains aux combats du vietcong à Saïgon. Au-delà de l'adaptation des formes de luttes de la guérilla à l'action radicale dans les pays développés, certains courants, notamment en RFA, se sont considérés comme les bras armés des luttes du tiers-monde, colonnes infiltrées derrière les lignes ennemies, dans des pays inexorablement acquis au capitalisme et exploiteurs de la planète. Ce courant produira les mouvements terroristes des années 70 comme la RAF en Allemagne de l'Ouest.
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www.media68.com | febbraio 1998