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ANTI-AUTORITARISM L'anti-autoritarisme fut l'une des bannières du mouvement étudiant dans tous les pays, mais c'est en Allemagne que le thème devint vraiment central, parce qu'il se rattachait à l'héritage culturel de l'Ecole de Francfort. L'Institut pour la Recherche Sociale de Francfort-sur-le-Main avait, en effet, posé depuis les années 30 le problème de l'autoritarisme au centre de ses préoccupations. Déjà en 1936, la monumentale recherche intitulée Etudes sur l'autorité et la famille, due à Max Horkheimer et ses collaborateurs, avait ouvert la voie; elle avait été suivie, en 1950, de “ La personnalité autoritaire ”, grand travail de recherche sur le même thème, publié aux Etats-Unis et auquel Theodor W. Adorno collabora. La critique de la société autoritaire que le mouvement étudiant avance, renvoie aux analyses des spécialistes de Francfort et montre comment, une fois l'époque de la bourgeoisie libérale révolue, la société tend à se transformer en un tout intégré (celui que Horkheimer appellera le “ monde administratif ”), qui ne laisse place ni à l'autonomie des individus ni à de véritables oppositions politiques. En se développant sur ce fond culturel et en constituant, en même temps, une révolte propre aux générations de l'époque, le mouvement de 68 trouve un de ses fils conducteurs dans la lutte contre l'autoritarisme et les institutions qui l'illustrent : de la famille à l'armée, de l'école à l'entreprise. La famille autoritaire est celle qui reproduit les rôles déjà définis et stigmatise tout comportement déviant; l'école autoritaire est celle qui transmet un modèle de discipline sociale et l'éducation adéquate. La critique de toutes les autorités constituées, comme beaucoup d'autres idées de 68, si innovantes et percutantes qu'elles aient été, n'allait pas sans contradictions, au risque de déboucher sur des échecs. La révolte anti-autoritaire tend, par exemple, à amorcer un mauvais procès sans fin. Où passe la frontière entre une autorité sensée (admise comme telle) et un autoritarisme qui peut être condamnable? Plus la critique anti-autoritaire est radicalisée, plus il devient difficile d'individualiser un moment d'organisation sociale qui lui échappe. Même les assemblées “ révolutionnaires ” sont les lieux d'exercice de l'autorité, même la transmission de la culture est suspecte¼ L'anti-autoritarisme sera l'un des thèmes les plus emblématiques et problématiques de l'année 68 et les mouvements s'en éloigneront en évoluant vers des formes plus traditionnelles d'organisation.
AUTOGESTION
ASSEMBLEE
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ANTI-IMPERIALISME Les mouvements de 68 furent vraiment internationaux et anti-impérialistes dans le sens ou ils ne coïncidaient pas entièrement avec l'internationalisme prolétarien du mouvement communiste mondial, et pas seulement parce qu'ils refusaient de reconnaître à l'Union soviétique le leadership de l'émancipation planétaire. Certes, l'internationalisme de 68 se retourna essentiellement contre les Etats-Unis, leurs alliés et les intérêts des entreprises multinationales. Cependant, les jeunes générations des années 60 avaient marqué un intérêt politico-anthropologique pour les “ autres ” cultures considérées non seulement comme des masses oppressées à libérer, mais aussi comme porteuses de valeurs et d'expériences nécessaires pour ébranler les habitudes et les règles bourgeoises de l'Occident développé. Cette diversité prenait les apparences, en Chine ou à Cuba, d'un communisme authentique à opposer à celui, bureaucratisé, cynique et autoritaire de l'URSS et des pays du pacte de Varsovie. On s'inspirait aussi des philosophies orientales ou des traditions communautaires restées en marge de la modernisation capitaliste. On demandait donc à ces “ autres ” cultures d'apporter quelque chose de différent, des mythes, des rites et des produits de la société d'opulence. Avec l'espoir d'en nourrir la critique de l'idéologie progressiste et des mythes du développement. Ces idées seront reprises par les mouvements verts des vingt dernières années. Du Vietnam, par exemple, c'était non seulement la défense sans compromis du principe d'autodétermination et l'inclination pour le socialisme qui passionnaient, mais également ce talent artisanal et paysan de la guerre, ces pièges de lianes et de pieux, cette créativité pauvre et ingénieuse et, surtout, ce très solide tissu de rapports et de solidarités communautaires qui annihilaient les “ agresseurs ”, physiquement et moralement. La résistance de cet “ autre ” culturel et politique offrait une formidable légitimation et un espoir de succès pour la résistance de tout “ autre ” à l'intérieur des citadelles du monde développé. C'est aussi pour cela que le Vietnam fut au centre de l'internationalisme de 68. Jamais comme dans ce cas, une guerre ouverte et un mouvement de solidarité qui traversait le monde entier, n'avaient autant vibré à l'unisson et obtenu de tels résultats. Les mouvements de contestation se considéraient, à juste titre, comme un prolongement de la guerre vietnamienne avec d'autres moyens. L'intervention américaine en Indochine devint le prototype de l'abus de pouvoir. Les erreurs de la guerre du Vietnam, les régimes féroces maintenus en vie en Amérique latine, mettaient en cause la légitimité politique des démocraties occidentales belligérantes ou complices. Pour les jeunes générations du monde développé, la violence déployée contre les populations du tiers-monde était la preuve tangible de la limitation et du conditionnement de la liberté dont elles se sentaient elles-mêmes victimes, et de l'hypocrite bonne conscience de l'après-guerre. Dans ses versions les plus extrêmes, le “ tiers-mondisme ” des années 60 et 70 faisait uniquement confiance aux luttes de libération des populations concernées pour vaincre les injustices inhérentes au modèle du développement capitaliste. La classe ouvrière du monde développé, “ intégrée ” au “ système ” et, par conséquent, bénéficiaire, même à un rang infime, de l'exploitation des pays pauvres par des pays riches, était évacuée : elle semblait trop peu sensible au scandale moral et aux moyens employés pour sauvegarder les intérêts de l'Occident dans le reste du monde. Suivant cette ligne, c'est dans les pays exploités du tiers-monde qui n'avaient rien à perdre, du Vietnam à l'Amérique latine, que se situaient les “ points culminants ” de la lutte des classes. Il appartenait aux jeunes révolutionnaires des métropoles d'agir derrière les lignes aux côtés du “ tiers-monde intérieur ”, tels les Noirs américains et les autres exclus de la société d'abondance. En 68, les traces du mouvement d'émancipation coloniale, après la seconde guerre mondiale et le traumatisme de la guerre d'Algérie était encore vifs. La guerre coloniale était encore en cours dans les possessions portugaises en Afrique. Les “ deux, trois, cent Vietnam ”, prédits par Guevara, semblaient une réalité incontourrnable, car les intérêts économiques et géopolitiques de l'Occident résistaient durement aux mouvements d'émancipation dans le monde post-colonial. La triste régression de certains nationalismes du tiers-monde restait encore dans l'ombre et ne minait pas l'espoir d'une perspective de libération générale. D'où la déception qui suivit, plus tard, et ses effets négatifs.
ANTIPSYCHIATRIE |
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INDUSTRIE CULTURELLE Dans l'analyse critique de la société qui est développée par les mouvements étudiants, le concept “ d'industrie culturelle ” occupe une place importante. Pour les mouvements contestataires, le capitalisme, avec les moyens de communication de masse dont il dispose, assoupit et manipule les consciences des classes dominées. Le conflit entre le mouvement et les médias est particulièrement vif en Allemagne, avec la mobilisation des étudiants contre les journaux de l'éditeur Springer. Cet affrontement s'exprime également en France, dans le conflit pour l'émancipation de l'ORTF de sa tutelle gouvernementale, et en Italie, où plusieurs incidents graves opposent les étudiants milanais au Corriere della sera, dont la diffusion est perturbée. Le concept d'industrie culturelle, dont on fit un large usage en 68, avait déjà été élaboré plusieurs années auparavant. La critique de l'industrie culturelle est développée pour la première fois de façon systématique dans un livre publié en 1947, la Dialectique de l'illuminisme, que l'on peut considérer comme le chef-d'œuvre des deux maîtres de l'école de Francfort, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno. Dans cet ouvrage, les auteurs introduisent le concept d'industrie culturelle dans l'analyse de la “ culture de masse ”. Contrairement aux théories en vigueur jusque-là, les auteurs démontrent que la culture de masse n'est pas un phénomène spontanné, mais le résultat d'une manipulation par les pouvoirs économiques et sociaux en place, qui utilisent toute la panoplie des moyens de communication à leur disposition (radio, télévision, journaux populaires et d'information, cinéma, musique, formes variés de spectacle) pour imposer les modèles de comportement et de cosommation qui conviennent à leurs intérêts. L'industrie culturelle exerce une fonction idéologique cruciale dans les sociétés post-capitalistes, d'autant plus pernicieuse qu'elle est implicite : il s'agit d'accélérer et d'orienter les modes de consommation, de contrôler le temps de loisir libéré par les progrès de la productivité, et, plus largement, de convaincre la population qu'elle vit dans le meilleur des mondes possibles, qu'il est vain de contester et auquel il faut impérativement s'adapter.
FORMES DE LA COMMUNICATION |
LA COMMUNE ET LES COMMUNES Le modèle de la commune est l'un des thèmes d'inspiration favoris des mouvement de la fin des années 60, et il est repris avec une diversité d'engagement dans presque tous les pays investis par l'onde de 68. Il s'affiche non sans une certaine ambiguïté, d'un côté comme modèle “ d'auto-gouvernement ” combattant et de démocratie directe qui s'oppose autant à la tradition libérale du parlementarisme qu'au pouvoir de la bureaucratie d'Etat et de parti propre au socialisme réel (en se référant à l'exemple historique, plus ou moins idéalisé, de la commune de Paris de 1871), d'un autre ce côté, surtout pour les jeunes occidentaux sur les deux rives de l'Atlantique, les communes recouvrent une forme de socialisation et d'organisation de la vie quotidienne collective, opposée à la famille bourgeoise et à la discipline productive du capitalisme, avec toute la compétitivité qui la distingue. Dans les milliers de “ communes ” qui se constituent dans divers pays, de la seconde moitié des années 60 au début des années 70, confluent l'expérience de la communauté hippie américaine et des autres agrégations, notamment à caractère religieux, des cercles alternatif liés par des intérêts artistiques et culturels et des collectifs politiques, jaillis des plus disparates situations de lutte. Aux Etats-Unis, surtout en Californie et en Nouvelle-Angleterre, et en Europe du Nord, surtout en Allemagne et en Hollande, on occupe des maisons vides, parfois même des quartiers entiers, des terres abandonnées sont colonisées par des communautés bariolées. Des milliers de jeunes choisissent de vivre leur vie personnelle en collectivités plus ou moins structurées, plus ou moins guidées par une idéologie. La commune devient ainsi l'espace, par excellence, dans lequel peuvent se développer des rapports sociaux plus égalitaires et un projet de vie personnelle plus riche de sens et de relations, soustrait aux normes, aux conventions, aux hiérarchies et aux antagonismes de la société bourgeoise. Contrairement à la famille, qui est considérée par ces normes comme une puissante courroie de transmission, la commune offrirait la possibilité de relations et d'affections authentiques et transparentes, parce que librement choisies et révocables à tout moment. L'élan utopiste veut à travers elle, démontrer, ici et maintenant, la possibilité concrète d'instaurer des rapports libres et solidaires. En ce sens la commune se présente comme un exemple et un embryon de la nouvelle société. Loin d'être tous d'ingénus enthousiastes, les communards seront bien conscients des caractères hasardeux et expérimentaux de leur tentative, qu'ils soumettront à une âpre critique et qui fera l'objet d'infinies discussions: elles conduiront, à la moitié des années 70, à l'épuisement du phénomène, au moins réalisation liée à un projet politique.
SOCIETE DE CONSOMMATION
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DEMOCRATIE DIRECTE La caractéristique la plus évidente et la plus généralisée de 68 fut le transfert de la dimension politique des positions institutionnelles, consolidée par l'Histoire, à une pluralité de sujets sociaux et de réalités collectives. Un processus de cette nature ne pouvait se développer sur la base d'une participation directe aux initiatives du mouvement, dès leur discussion et leur élaboration. Toute idée de délégation et de représentations en fut, de ce fait, éliminée. Les délégués et les représentants, qu'il s'agisse des députés, des parlements nationaux, des petits parlements étudiants, ou des organes syndicaux, furent considérés comme hostiles, corps séparés, agents d'un mécanisme général d'expropriation des sujets. La classique critique marxiste de la démocratie formelle fut généralement accueillie comme instrument théorique de base pour démasquer les tromperies de la représentation. A la démocratie déléguée, dans les écoles , dans les universités, à l'idée générale d'une nouvelle organisation politique de la société, s'opposait l'idée d'une démocratie directe qui, en outre, avait le devoir de se séparer radicalement du modèle de l'Etat et de la bureaucratie des régimes de l'Est. Contre tout cela, le mouvement renoua avec les formes d'organisation que les élans révolutionnaires se donnent dans la phase naissante: les soviets de 1917, les conseils ouvriers de la révolution allemande de 1919, les organisations combattantes des gardes rouges, les formations anarchistes de la guerre d'Espagne. On cherche des lueurs théoriques dans les œuvres de Rosa Luxembourg, Karl Korsch, ou Pannekoek. Mais l'idée de démocratie directe reste donc beaucoup plus solidement liée à l'expérience pratique des luttes, dans les universités d'abord, dans les usines ensuite : les systèmes de fonctionnement adoptés n'ont pas de modèle théorico-politique complètement formulé. La stabilisation de formes politiques définies n'entre pas vraiment dans l'horizon du mouvement. |
DIALECTIQUES DE LA LIBERATION Dialectics of liberation (dialectiques de la libération) est le nom d'un extraordinaire meeting qui réunit beaucoup de monde, à Londres, du 15 au 30 juillet 1967. Ce fut l'occasion d'une rencontre exceptionnelle entre les représentants de plusieurs courants, d'origines diverses, tous théoriciens ou acteurs de mouvements contestataires des années 60: Herbert Marcuse, avec sa critique des mécanismes totalitaires et répressifs, Paul Sweezy, le théoricien du capital monopolistique, le leader du Black Power Stokely Carmichael, les maîtres londoniens de l'antipsychiatrie, Ronald Laing et David Cooper, qui avaient analysé le caractère pathogène des rapports sociaux et familiaux traditionnels, participaient au séminaire. On relevait également la présence du poète américain Allen Ginsberg, du scientifique et anthropologue Gregory Bateson, du philosophe Lucien Goldmann. L'ambition de cette rencontre unique était de faire dialoguer tous les courants contestataires qui se reconnaissaient dans la double dénonciation du capitalisme libéral comme système oppressif et totalitaire, et du système autoritaire et bureaucratique soviétique. “ Tous les hommes sont enchaînés ” écrivait le manifeste programmatique du séminaire. Ce programme concernait toutes les formes d'asservissement : la pauvreté et la faim, mais également l'aliénation des occidentaux dans la course à la possession, aux marchandises inutiles, au prestige social et au pouvoir. La pluralité des formes d'oppression, qui se soutiennent mutuellement et forment un “ système ”, ne peut être contrariée que par la convergence puissante d'une pluralité de dialectiques de libération. La culture contestataire de 68 était fortement convaincue de la nécessité de cette convergence des luttes : il n'y aura aucune libération politique, aucune libération collective, tant que les individus ne seront pas capables de se libérer eux-mêmes de toutes les formes d'aliénation personnelle, de non-liberté individuelles, d'autant plus insidieuses qu'elles sont subies par des individus isolés dans leurs contradictions intimes.
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EGALITARISME Le thème de l'égalité explose dans le mouvement des étudiants, d'un bout à l'autre de la planète, dans une forme originale qui va bien au-delà d'une simple revendication matérielle. Il s'attaquait à un pilier essentiel de l'organisation sociale, le hiérarchie des rôles. Cette hiérarchie, corollaire de la division du travail, avait été contestée à l'école, dans la famille et dans tous les rapports sociaux. Le fondement de cette mise en cause de la hiérarchie fut le principe d'égalité de droit de la personne humaine, par-delà tout conditionnement opéré par les rapports de force entre les personnes et entre les classes. La hiérarchie était considérée à la fois comme cause de l'inégalité et résultante d'un processus qui la détermine : processus qui reproduit des différences et des subordinations au travail, à l'école, dans la vie civile. Les mouvements contestèrent donc l'inégalité à la fois dans ses effets, et dans ses racines économiques et sociales. L'égalitarisme se traduisait par des revendications sociales concrètes, mais dépassait largement les limites d'une négociation sociale ou politique réaliste. C'était un élan idéaliste capable de promouvoir la formation d'un sujet collectif et concernant l'identité même des individus. La revendication anti-hiérarchique et égalitaire contredisait autant les systèmes de délégation et de représentation des démocraties occidentales "bourgeoises" que les modèles "staliniens" autoritaires et centralisés de l'Est et de la Chine, même si ceux-ci revendiquaient le même fondement idéologique égalitaire. En Chine, et plus marginalement dans quelques pays se l'Europe de l'Est, le mouvement égalitaire se retourne violemment contre ces pouvoirs : Etat ou parti niaient toute légitimité sur le terrain de l'égalité, puisque c'était une des valeurs fondatrices de leur propre identité idéologique. En outre la revendication anti-hiérarchique détruisait le principe même du fonctionnement des sociétés communistes, et de l'efficacité bureaucratique. La violence de cet affrontement se constate dans la révolution culturelle chinoise et le radicalisme de la commune de Shanghai : instruments de luttes d'appareil entre Mao et le Parti, les revendications égalitaires et anti-hiérarchiques démontrèrent leur puissance mobilisatrice et dévastatrice dans les sociétés staliniennes. Sur le thème de la revendication égalitaire, la parenté entre les contestataires occidentaux et les gardes rouges est évidente, et contribue à expliquer la fascination exercée par ces derniers sur les jeunes contestataires occidentaux. A l'Ouest cependant la revendication égalitaire radicale agissait davantage, en général, comme un décapant idéologique des structures conservatrices (famille autant qu'économie) que comme une revendication réaliste visant à gommer les diversités. En Europe occidentale, la revendication égalitaire remit en cause les structures syndicales établies par des générations de travailleurs précédentes, dans lesquels les nouveaux venus (midi italien, ouest français) ne se reconnaissaient pas. L'aspiration égalitaire fondait également les revendications sociales, trouvant alors l'écho des organisations syndicales traditionnelles. Les catégories de l'économie furent contestées, on remit en cause la prééminence de l'argent et de l'efficacité sur des valeurs sociales rarement introduites auparavant dans la sphère politique ou économique: le droit au bien-être individuel, à la santé, à la paresse, à l'amour,... venaient heurter les règles de la comptabilité d'entreprise! L'égalitarisme fut à la fois un idéal plus ou moins utopique, un principe d'organisation des luttes, un moteur de changement au pouvoir quelquefois dévastateur durant ces années. |
POUVOIR ETUDIANT Le pouvoir étudiant est le premier mot d'ordre du mouvement de 1968, un des plus répandus dans les pays touchés par la contestation. Mais c'est aussi un concept dont l'importance évoluera et qui fera débat au sein du mouvement. Ce slogan est surtout représentatif de la première phase du mouvement, celle qui se concentre sur la lutte à l'intérieur de l'institution universitaire, et il sera dépassé lorsque le mouvement visera une transformation révolutionnaire de la société, les universités et les écoles devenant alors les base d'une contestation plus générale du système. La revendication du pouvoir étudiant, qui résonne autant dans les amphithéâtres du Palazzo Campana à Turin que dans l'édifice londonien de la London School of Economics où dans la cour de la Sorbonne, résume la critique de l'autoritarisme académique qui est un peu partout le facteur déclenchant de la révolte des universités. Les étudiants refusent d'être des objets passifs d'une formation sur laquelle il n'ont aucune prise, et dont le but fondamental est de reproduire subordination, obéissance et renoncement aux capacités critiques. Ils dénonce l'université comme mécanisme d'intégration sociale cherchant à reproduire la loyauté des masses et des élites envers les pouvoirs et les systèmes de valeurs dominants. Le pouvoir étudiant est donc, en premier lieu, la revendication du contrôle par chacun de son parcours universitaire, des contenus des études, des méthodes d'apprentissage, des modalités de fonctionnement de l'institution universitaire dans son intégralité. Même dans ce premier sens, pourtant, le pouvoir étudiant n'est pas une revendication co-gestionnaire ou réformiste. Il vise la construction d'une autre université : occupations, contre-cours, université critique et autogérée servent de laboratoire de nouvelles pratiques. La connaissance devient le résultat d'un processus d'auto-éducation collectif, qui cherche à élaborer un savoir critique en rupture avec la fonction intégratrice de l'université et qui en fait la base d'une attaque générale du système. Par conséquent, le pouvoir étudiant est aussi l'affirmation d'un pouvoir des étudiants non seulement à l'intérieur des universités, mais plus généralement dans la société. Les étudiants, comme écrivait David Aldenstein, un des leaders de la contestation à la London School of Economics, doivent se considérer comme un pouvoir social capable de conditionner les choix de gouvernement et d'influencer l'opinion politique. Le pouvoir étudiant est donc un mot d'ordre à partir duquel se créera une dynamique instable : puisque l'université est un chaînon intégré au système social d'ensemble, la transformer dans le sens du contre-pouvoir étudiant n'est, en fin de compte, ni possible ni utile. Les étudiants finiront par se considérer comme l'avant-garde d'un processus révolutionnaire plus général, dont le mot d'ordre n'est plus le pouvoir étudiant mais le pouvoir de la classe ouvrière.
OUVRIERS ET ETUDIANTS |
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CRITIQUE DE LA FAMILLE Les contraintes répressives forment des personnalités adaptables à l'ordre autoritaire, enseignent l'hypocrisie, transmettent la peur: la famille bourgeoise est mise en accusation par la critique corrosive des étudiants. Leur analyse, née des discussions des comités qui se forment dans les université, est alimentée d'un côté par les analyses sociologiques de l'Ecole de Francfort (Horkheimer, Adorno, la grande oeuvre collective de 36 qui s'intitule “ Etudes sur l'autorité et la famille ”), de l'autre par les élaborations des antipsychiatres Cooper, Laing, Esterson qui, dès le début des années 60, travaillaient sur la schizophrénie et les rapports pathologiques qui lient entre eux les membres de la famille (il faut rendre hommage à cette extraordinaire expérience culturelle et libératrice qu'est le très beau film, Family Life, de Ken Loach). Dans les analyses de David Cooper (qui en 1971 publiera sur ce thème un livre à grand succès, “ La mort de la famille ”), la famille est, par dessus tout, dans toute les sociétés basées sur l'exploitation, un instrument de conditionnement idéologique. Plus en profondeur, la famille est une sorte de paradigme dont les figures-clés, le père et la mère, aimées ou détestées, servent à structurer les relations dans les divers types d'institutions sociales : l'Eglise, l'entreprise, l'école, le parti et ainsi de suite. Celle de la famille installe donc une situation qui pré-structure toute notre expérience sociale, en la bloquant dans une série de tabous et de fausses sécurités qui amputent, chez l'individu, les ressorts les plus profondément et intensément vitaux : “ la mort du doute et la mort du corps - écrit Cooper - plus profondément ont leur origine dans les besoins grégaires développés à l'intérieur de la famille ”. La famille est donc, dans cette perspective, le lieu originaire de l'aliénation, “ soumission passive à l'invasion des autres ” qui génère chez les sujets des réactions paranoïaques, dans lesquelles s'exprime une forme de réponse à cette invasion dévastatrice. L'éducation familiale, en substance, dirige l'individu, à travers ses rituels et ses sécurités apparentes, vers une issue de soumission sociale à laquelle il sacrifie ses expériences créatives spontanées, son potentiel de développement libre, d'invention, d'imagination et de rêve. Sur la base de telles réflexions, naissent, autour des mouvements de 68, des expériences d'éducation anti-autoritaire : des Kinderlaeden de Berlin Ouest aux maternelles anti-autoritaires de Milan, on recherche des formes de socialisation qui ne sacrifient pas le potentiel créatif de l'enfant, qui ne soient pas vouées à la formation de sujets bons et disciplinés. Une recherche qui n'est pas privée de contradictions : idéologie, psychanalyse, libertaires, les mots se mélangent dans les têtes des éducateurs soixante-huitards, aux prises avec un devoir trop grave pour une génération qui peine à définir sa propre identité. |
ECOLE DE FRANCFORT Parmi les différents écoles de pensée politique qui alimentèrent le mouvement des étudiants de 68, l'un des plus fructueux et caractéristique fut sans doute l'Ecole de Francfort. En 68, les maîtres de la pensée francfortoise (Max Horkheimer, Théodor Adorno, Herbert Marcuse) étaient encore vivants et actifs : Adorno allait mourir l'année suivante, en août 69. Bien qu'en 68 les grands anciens adoptèrent des positions très différentes (à un extrême, le conservatisme tranquille de Horkheimer et à l'autre le révolutionnarisme presque juvénile de Marcuse) la route qu'ils avaient parcourus ensemble avait été longue et productive. L'Institut pour la recherche sociale avait, en 68, une longue histoire derrière lui. Inauguré à Francfort en 1924, l'Institut était né (grâce au mécénat financier de Felix Weil) comme centre de recherche sur le marxisme et sur le mouvement ouvrier, et avait développé en particulier ses analyses théoriques à partir des années 30 sous la direction de Horkheimer. Trois ans après, Hitler prenait le pouvoir en Allemagne et une longue période d'exil commençait pour l'Institut. Horkheimer et ses collaborateurs émigrent d'abord à Paris puis aux Etats-Unis où, à la fin des années 30, l'Institut sera hébergé à la Columbia University de New-York. L'expérience du totalitarisme fut la problématique centrale autour de laquelle se concentrèrent, entre les années trente et cinquante, les recherches philosophico-sociologiques élaborées par l'école de Francfort. Les racines profondes de l'autoritarisme et de la domination totalitaire furent analysées dans un grande œuvre collective publiée en 1936: “Etudes sur l'autorité” à laquelle collaborèrent entre autres Marcuse, le psychanalyste Eruich Fromm (qui ensuite rompra avec les autres pour “révisionnisme freudien”) et l'expert du “despotisme oriental” August Wittfogel. En 1942, un autre chercheur de l'Institut, Franz Neumann, publia une des plus profondes analyses de l'Allemagne nazie qu'il intitula “Behemoth”, du nom d'un monstre mythique cité par la Bible et repris par Hobbes comme symbole du désordre et du chaos. En 1950, à New York, sortit la monumentale recherche sur la “Personnalité autoritaire”, fruit de la collaboration entre un philosophe comme Adorno et des chercheurs américains de formation beaucoup plus empirique. Cet ouvrage combinait les outils d'analyse freudiens et des concepts de psychologie et de sociologie, afin d'étudier les racines psychologiques de l'autoritarisme, les types de personnalités soumises à l'oppression, les mécanismes de l'antisémitisme. Le noyau philosophique de tout ce travail de recherche se trouve exprimé, dans toute sa radicalité, dans le volume écrit par Adorno et Horkheimer pendant l'exil américain qui s'intitule “Dialectique des lumières”, qui étudie le processus par lequel la rationalité éclairée de l'Occident a pu générer ou accepter en son sein la monstrueuse barbarie du nazisme. Dans l'après-guerre, alors que Marcuse restait aux Etats-Unis, Horkheimer et Adorno retournent sur le vieux continent. Dans les années 60, le premier se retira dans une retraite paisible à Montagnola en Suisse, alors qu'Adorno sera directement confronté à la contestation étudiante à l'Institut de Francfort, dans un conflit quelquefois pénible pour le philosophe. Ce fut un des affrontements paradoxaux de 68 : les étudiants du mouvement, formés par les textes de Horkheimer et Adorno, se retournaient contre leurs maîtres, notamment en Allemagne. Marcuse polémiquera avec ses anciens associés, au nom de vieux idéaux communs, et deviendra un interlocuteur privilégié et respecté du mouvement des jeunes dans le monde. |
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GUERRILLA Après la période des grandes luttes d'indépendance de l'après-guerre, les luttes armées dans le tiers-monde ont incarné pour l'opinion progressiste de 1968 la lutte du faible contre le puissant. Il ne s'agit pas de simples révoltes spontanées et éphémères, mais de mouvements organisés, conceptualisés, visant la déstabilisation de pouvoirs apparemment surpuissants. La guérilla ne mettait pas en déroute l'ennemi militairement, en rase campagne, dans l'affrontement entre armées, mais piégeait l'adversaire dans ses contradictions ou en minait les certitudes, en usait le prestige et l'image, faisait exploser les tensions sociales et politiques. La première théorisation de cette violence vient de Cuba, où la révolution jouera sur le contraste entre la puissance militaire du régime et sa faiblesse politique. Dans l'expérience de la guérilla, la violence armée et la politique, le prosélytisme et l'action combattante, apparaissent indissociablement liés dans l'action de chaque combattant. Les guérilleros présentent donc une image, idéalisée jusqu'à l'icône, du Che, qui allie dévouement à la cause, action et politique mieux que le militaire, même soldat d'une armée révolutionnaire, à la fonction plus spécialisée et moins romantique. La référence aux partisans de la lutte anti-fasciste était très nette dans les opinions européennes. Comme celles-ci, leur destin se jouera souvent dans le jeu de pouvoir des grandes puissances, dont elles sont souvent un instrument, loin du terrain si cher aux théories de la guérilla. Le modèle de la guérilla fut appliqué aux pays développés : c'est en effet une forme de lutte correspondant aux objectifs et aux moyens de certains mouvements de contestation radicaux : lutte violente à la portée de tous, égalitaire, “ basiste ”, imprégnée de motivation politique et d'action, capable d'une efficacité et d'une visibilité sans commune mesure avec les moyens engagés. Guérilla de rue, guérilla urbaine, ainsi étaient couramment appelés les incidents qui ont secoué les villes du monde entier cette année là, des ghettos noirs américains aux combats du vietcong à Saïgon. Au-delà de l'adaptation des formes de luttes de la guérilla à l'action radicale dans les pays développés, certains courants, notamment en RFA, se sont considérés comme les bras armés des luttes du tiers-monde, colonnes infiltrées derrière les lignes ennemies, dans des pays inexorablement acquis au capitalisme et exploiteurs de la planète. Ce courant produira les mouvements terroristes des années 70 comme la RAF en Allemagne de l'Ouest. |
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www.media68.com | febbraio 1998