Le "classisme" du système d'enseignement est en ligne de mire, contesté également par de nombreux groupes catholiques depuis la parution de la Lettera a una professoressa, le sévère acte d'accusation de don Lorenzo Milani. Est également remis en question l'autoritarisme académique, ressenti comme un conditionnement en faveur d'un consensus et d'une passivité générale, nullement limités au seul univers estudiantin.
La critique exprimée par le mouvement étudiant, dont les principaux manifestes ont été élaborés par les universités de Pise, Turin et Trente, est dirigée contre le système capitaliste mais aussi contre les partis de gauche, accusés d'avoir renoncé à toute tentative de transformation radicale du système existant.
Face à l'expansion du mouvement d'occupation des universités, les recteurs demandent l'intervention des forces de l'ordre. Les occupations succèdent alors aux évacuations. A Turin, un bras de fer sans merci oppose les occupants et la police au sein du Palais Campana, qui est le siège des facultés de sciences humaines. Ce dernier se solde par une avalanche de dénonciations contre les dommages causés par les étudiants.
Le 2 février, l'université de Rome, la plus grande d'Italie, est à son tour occupée. Le 28 février, le recteur M. D'Avack fait intervenir la police.
Le jour suivant, une manifestation de protestation arrive à Valle Giulia, siège de la faculté d'architecture, et force les barrages policiers. Les affrontements durent plusieurs heures. Les répercussions sont immenses. Les journaux, dans leurs éditions, parlent de "bataille". Les événements de Valle Giulia font définitivement passer le mouvement étudiant du plan de la simple contestation universitaire à celui d'une opposition frontale à la société tout entière.
La culture du mouvement est constituée des diverses composantes de la pensée critique et du mécontentement social qui avaient peuplé les années 60: elle se nourrit du travail de réflexion des revues de la gauche non institutionnelle et des divers groupes catholiques contestataires; de la critique de la société de consommation élaborée par l'Ecole de Francfort et par Herbert Marcuse dans son célèbre L'Homme unidimensionnel, et de l'effervescence dans le tiers-monde amorcée par le combat de libération des ex-colonies et relancée par la guerre du Vietnam; de l'"antipsychiatrie" pratiquée par Franco Basaglia à l'hôpital de Gorizia et du mouvement libertaire de la jeunesse apparu pendant les années du "beat italiano". Il faut ajouter à cette liste le courant de pensée féministe, élaboré de manière originale par certaines intellectuelles italiennes: discret dans un premier temps, ce dernier ne cessera de s'affirmer au cours des années suivantes, au point de remettre en question l'entière organisation du mouvement.
L'alignement sans équivoque du mouvement étudiant sur les positions de l'extrême gauche déclenche la réaction des néo-fascistes. Le 16 mars, ces derniers, conduits par les députés du Msi Anderson et Caradonna, assiègent la faculté de lettres de Rome. Chassés par les étudiants, ils se replient dans la faculté de droit et jettent par les fenêtres bancs et armoires. Le leader du mouvement étudiant, Oreste Scalzone est grièvement blessé.
Depuis cinq ans, l'Italie est dirigée par une majorité de centre-gauche, fondée sur l'alliance entre le Parti chrétien Dc et le Parti socialiste (Psi), qui a rapidement mis de côté les promesses initiales de réformes. La coalition de la gauche, les communistes du Pci et les socialistes de gauche du Psiup, offre, en revanche, son appui au mouvement étudiant. Un flirt de brève durée s'engage.
Le PCI regarde en effet avec une réserve croissante puis avec une hostilité déclarée ce mouvement qui refuse de reconnaître son leadership. Au cours des élections du mois de mai, le PCI enregistre une légère avance, et le PSIUP, qui recueille la plus grande partie des votes du mouvement, obtient un succès notable. Les socialistes sont les grands perdants du scrutin (ils perdent plus de 5%) alors que la Démocratie chrétienne maintient ses positions.
Le vent de la contestation touche à leur tour les grandes industries du Nord.
En avril, à Valdagno, les ouvriers du textile de l'entreprise Marzotto affrontent les forces de l'ordre et abattent la statue de Gaetano Marzotto, fondateur de la dynastie et de la société du même nom.
Au cours de l'été, un conflit ouvrier sans merci éclate au Petrolchimico de Porto Marghera. En octobre, c'est au sein de l'entreprise milanai Pirelli que se constitue la première structure ouvrière autonome Cub, c'est-à-dire libérée de la tutelle des syndicats. Le 7 mars se déroule un événement éclatant : pour la première fois depuis des années, une grève générale proclamée par les syndicats recueille l'adhésion massive des ouvriers de la Fiat, qui est la plus importante industrie du pays.
Pendant l'été, la fermeture des universités entraîne le déplacement de la contestation vers les institutions culturelles.
Artistes et étudiants interrompent la
Biennale de l'art contemporain et le Festival du cinéma de Venise.
En automne, la balle passe dans le camp des lycéens, qui occupent les établissements scolaires et organisent de grandes manifestations.
Le 3 décembre, 30 000 étudiants défilent à Rome.
A la protestation contre le système d'enseignement vient s'ajouter celle contre la police qui, la veille, avait ouvert le feu à Avola, en Sicile, contre une manifestation de travailleurs journaliers, tuant deux personnes.
La nuit du 31 décembre, des étudiants pisans viennent perturber le déroulement d'un nouvel an de luxe à "La Bussola". Un des clients tire, blessant un jeune de 16 ans, Soriano Ceccanti, qui restera paralysé.
Le conflit reprend à une large échelle en automne, alors que les contrats de travail de 5 millions d'ouvriers arrivent à terme.
L'automne chaud marque l'apogée de la tension sociale dans l'Italie de l'après-guerre. Les ouvriers rejettent le système de subdivision des travailleurs en catégorie de qualification et demandent un salaire indépendant du taux de productivité.
C'est au cours de cette période que se constituent les principaux groupes de la gauche extra-parlementaire et que les syndicats mettent au point, une fois passé le moment de surprise initial, une structure unitaire de base, les Conseils d'usines.
C'est dans une atmosphère de tension sans précédent qu'une bombe explose à Milan le 12 décembre, à la Banque nationale de l'agriculture, faisant 12 victimes.
Commence alors l'engrenage de la violence, marqué par une succession de massacres sanglants qui se poursuivront tout au long des années 70 et dont les coupables resteront méconnus. A la suite du massacre de Milan, dont est accusé un groupe d'anarchistes reconnus innocents dans un second temps, les contrats de travail sont renouvelés avant la fin de l'année. L'opposition à caractère social ne s'arrête pas pour autant.
Elle ira grandissant pendant les années 70, n'impliquant plus les seuls ouvriers et étudiants mais toutes les catégories de la société.
www.media68.com | febbraio 1998
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La longue année 68 débute avec quelques mois d'avance sur le calendrier et se poursuit bien après le 31 décembre.
Le profond changement commencé cette année-là durera en effet plus d'une décennie et coïncidera avec une modernisation radicale et globale du pays.
Les étudiants sont les premiers à déclencher le mouvement. Pendant l'automne 1967, ils occupent les universités des principales villes du Centre et du Nord, à l'exception de Rome.
La contestation étudiante ne rencontre aucun écho auprès du gouvernement.
Pendant 1969, ce sont les ouvriers qui empêchent le déclin du mouvement étudiant, notable dans le reste de l'Europe. Entre les mois de mai et juin, une série de grèves spontanées et imprévues, proclamées par les ouvriers Fiat en dehors de tout contrôle syndical, paralyse la production pendant plus de 50 jours. En première ligne du mouvement, on trouve les ouvriers les moins qualifiés et les moins syndicalisés, souvent immigrés de l'Italie méridionale. Ce sont eux qui donnent naissance à une assemblée à laquelle se joignent les étudiants.
Le caractère radical des affrontements avec les forces de l'ordre atteint son paroxysme le 3 juillet à Turin: à l'occasion d'une grève générale, les ouvriers s'opposent pendant 24 heures aux forces de police.