En 1968, le général de Gaulle dirige les affaires de la France depuis dix ans: il est à l'apogée de sa seconde carrière historique. Il a instauré un régime stable qui renforce l'exécutif sans renier la démocratie, même si certains continuent de dénoncer les risques du pouvoir personnel. Il est parvenu à régler, non sans mal et sans dommages, le problème algérien. Il a rétabli le prestige de la France dans le monde et a imposé son pays dans le club des puissances nucléaires. Il a tiré parti de la période de prospérité économique pour installer l'axe franco-allemand, une collaboration privilégiée avec l'adversaire d'hier dans le cadre de la construction européenne.
Les Français s'enrichissent, loin de leurs récentes querelles sur la nature du régime ou le sort des colonies. Le retour du gaullisme a troublé, avec ce qu'il contient de populisme, le traditionnel clivage gauche-droite; et la gauche n'a pas encore trouvé les nouvelles structures qui lui permettront de mieux s'intégrer au jeu politique de la Ve République.
Dans le champ laissé libre à l'esprit républicain traditionnel et aux nouvelles exigences sociales, une floraison de clubs, cercles de pensée et autres laboratoires politiques (le PSU, par exemple) tente de compenser la carence des partis classiques. François Mitterrand, personnage politique chevronné et inclassable, s'emploie à rassembler certaines de ces forces disponibles, notamment dans la CIR, et les potentialités électorales des socialistes, des communistes et du centre gauche.
Or la jeunesse, issue du baby-boom de l'après-guerre, est particulièrement nombreuse. Sa vitalité s'exprime sur le terrain, dans les usines (comme on le vérifie en janvier 1968 à la Saviem de Caen), dans les concerts de rock et de pop, dans des organisations politiques spécifiques, l'UEC, le Ceres et les groupuscules gauchistes mais, surtout, dans les universités.
La massification de l'enseignement, au cours des dernières années (50 000 étudiants en 1936, 250 000 en 1960, 500 000 en 1968) n'est pas sans conséquences. L'université est sortie de l'enceinte des villes, a construit des campus dans les champs ou sur les terrains vagues de la banlieue de Paris, mais elle perpétue ses traditions: cours magistraux, règne des mandarins, transmission autoritaire du savoir, conformisme des moeurs, en particulier dans les relations sexuelles.
Les jeunes, en 1968, ont grandi dans l'abondance inégalitaire de la société de consommation. Ils n'ont pas la hantise de trouver un emploi et peuvent se prêter aux engouements culturels de leur temps, choisir leurs études et s'enflammer pour les idéologies les plus radicales. La revendication de davantage de liberté dans une société rigide, le tiers-mondisme, la dénonciation de la guerre menée au Vietnam par les Etats-Unis et, pour les étudiants et les lycéens, la menace de la sélection à l'entrée de l'université, sont les thèmes propres à les mobiliser.
Si Mai 68 est comparé à un incendie, le feu semble s'allumer dès le mois de mars à la faculté de Nanterre, à l'ouest de Paris. Les premières étincelles naissent de la conjonction de revendications concernant les relations entre filles et garçons dans les résidences d'étudiants et du militantisme contre la guerre au Vietnam. Le 22 mars se crée un mouvement de solidarité en faveur d'un condisciple, militant trotskiste, arrêté pendant quelques heures après un attentat commis au siège parisien de l'American Express, vitrine des Etats-Unis. Un meneur se confirme à cette occasion: Daniel Cohn-Bendit, né dans une famille allemande vivant en France, de filiation anarchiste et remarquable porte-parole.
Après avoir symboliquement occupé la faculté de Nanterre, les jeunes "enragés", comme ils se désignent, participent le 29 mars, malgré la présence prudente des forces de police, à l'occupation de la Sorbonne, la prestigieuse maison mère de l'Université française. Ce n'est qu'une répétition.
La scène va se rejouer, crescendo, au printemps avec les mêmes attitudes: du côté étudiant, un mélange d'audace, d'improvisation et de créativité, notamment dans les slogans, les affiches, les prise de parole; du côté officiel, qu'il s'agisse du pouvoir, des autorités universitaires ou de la gauche institutionnelle, une incompréhension de l'état d'esprit des jeunes, le souci d'éviter l'embrasement général et de ne pas faire de martyr, la crainte du débordement irresponsable.
L'embrasement redouté se produira pourtant, à partir du 3 mai, à la suite de l'interpellation pour contrôle d'identité de quelques centaines d'étudiants, parmi lesquels des leaders encore inconnus du grand public, notamment Jacques Sauvageot, de l'UNEF, le trotskiste Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit. A la surprise de tous, les étudiants se mobilisent en nombre contre "la répression policière" aux cris de "CRS=SS". C'est la première journée d'émeute dans le quartier Latin, marquée par la violence des affrontements entre les manifestants et les policiers.
La condamnation de quatre étudiants à des peines de prison ferme relancera le processus d'affrontement en élargissant le camp des contestataires (que rejoint le SneSup d'Alain Geismar). On quitte les assemblées générales dans les facultés pour aller défiler en cortège dans Paris, défier les forces de police derrière des barricades improvisées, sous les regards étonnés et, dans une première phase, complices du public. Les radios transmettent en direct les péripéties du grand chambardement, et les Parisiens viennent assister au spectacle des débats remplaçant les cours universitaires, des face-à-face et courses poursuites entre manifestants et policiers, dans les fumées des voitures incendiées et des grenades lacrymogènes.
De retour d'un voyage officiel en Afghanistan, le premier ministre, Georges Pompidou, entre aussi dans la danse qui, en ce qui concerne les autres responsables gouvernementaux, Louis Joxe, Christian Fouchet, Alain Peyrefitte, ressemblait à une valse-hésitation. Il décide des mesures d'apaisement (les étudiants emprisonnés sont libérés, la Sorbonne occupée par la police est libérée) et s'apprête à négocier sur le terrain social.
Car le monde du travail prend le relais de la contestation étudiante, déjà soutenue dans le milieu culturel (le Festival de cinéma de Cannes s'est sabordé). En quelques jours, la France est paralysée par les grèves et l'interruption de l'approvisionnement en énergie. Faute d'essence, les gens déambulent dans les rues, se parlent, s'entraident et participent à la récréation générale dans une sorte d'euphorie printanière. Avec l'image de la chienlit, suivant l'expression du général de Gaulle, c'est-à-dire d'une mascarade, c'est ce souvenir de Mai 68, crise violente dont le bilan n'est miraculeusement pas sanglant, qui restera dans les mémoires.
Le projet d'accord des négociations dites de Grenelle est aussitôt repoussé par la base ouvrière, malgré les avancées qu'il représente et qui seront acceptées plus tard. Les partis de gauche ne tirent pas profit de la situation, et même le recours à la personnalité respectée de Pierre Mendès France tombe à plat.
Le comble du désarroi est atteint le 29 mai avec la disparition pendant quelques heures du général de Gaulle: le pouvoir vacille mais ceux qui voudraient le prendre ne sont pas en mesure de le faire et ceux qui pourraient s'en saisir ne le désirent pas.
Tout change aussi soudainement lorsque de Gaulle, regonflé, reprend les rênes de l'Etat que Pompidou a tenues avec sang-froid.
Le 30 mai, dans un discours radiodiffusé, il déclare avec le ton ferme et solennel qui lui est propre, son intention de rester au pouvoir, de restaurer l'autorité et de dissoudre l'Assemblée nationale pour se prêter à la sanction démocratique des élections.
La Ve République continue, la société française retrouve ses esprits et... ses week-ends, qui provoquent autrement plus de morts sur les routes, mais les graines de nombreux changements sont semées. De Gaulle s'effacera l'année suivante après l'échec de son référendum test.
La recomposition de la gauche socialiste deviendra possible, sinon facile, et le déclin du PCF s'accentuera. L'université sera réformée, et le monde du travail tirera quelques bénéfices de la crise. L'héritage de Mai se traduira surtout dans la brusque évolution des moeurs, qui sera ratifiée par la législation, et par l'émergence dans le débat public et la sensibilité de l'opinion de l'idée qu'il existe, grâce à une inspiration plus libre et inventive, une autre façon de vivre la vie et d'autres moyens de la changer.
www.media68.com | febbraio 1998
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Personne n'avait vu venir l'explosion de Mai 68 en France mais chacun en donnait, après coup, une explication, souvent éclairante sans être totalement satisfaisante. Fausse révolution politique, vrai psychodrame social, pulsion libératrice et ludique, renouvellement culturel: Mai 68 en France est un peu tout cela et garde une part de mystère, ou du moins d'irrationnel.
Certes, quelques signes apparaissent rétrospectivement comme plus ou moins annonciateurs. La rentrée cinématographique de 1967 propose un film de Jean-Luc Godard, La Chinoise, portrait d'une étudiante révolutionnaire maoïste, et, dans Le Monde du 15 mars 1968, l'éditorialiste Pierre Viansson-Ponté constate que "La France s'ennuie". Faute de mieux, retenons ces deux pistes: d'un côté, la description d'un morne paysage; de l'autre, la quête d'un changement radical s'affirmant dans la jeunesse.
Le Parti communiste reste stalinien, malgré des velléités d'évolution, et la SFIO paie le prix de ses ambiguïtés entre ses références idéologiques, toujours révolutionnaires, et une pratique réformiste n'excluant pas les compromissions avec la droite.
C'est dans la part jeune de la population que les choses bougent le plus, en dehors des schémas traditionnels.
La nuit du 10 mai est celle des plus longs affrontements: elle conduit les syndicats, notamment la CGT et la CFDT, jusque-là réservés ou méfiants, à entrer en scène avec l'annonce d'une grève générale de 24 heures et d'une manifestation le 13 mai.
Le pouvoir, qui ne dispose plus de ses relais habituels car la télévision publique, la seule à l'époque, est en grève, peine à trouver une solution politique. De Gaulle promet un référendum sur le thème de la participation, sans convaincre; Pompidou organise une vaste négociation avec le patronat et les syndicats, tandis que, mesure dérisoire, Cohn-Bendit est interdit de séjour en France. Rien n'y fait, et les manifestations à caractère insurrectionnel, avec la tentative d'incendie de ce temple de l'argent qu'est la Bourse de Paris, reprennent les 23 et 24 mai dans la capitale et dans plusieurs villes de province.
Une imposante manifestation gaulliste le même jour à Paris, bientôt suivie d'autres en province, consacre un tournant que ratifieront les scrutins des 23 et 30 juin.