Le phénomène "1968" traversa de manière traumatisante et avec des aspects tout à fait particuliers l'Est européen où le socialisme avait été édifié. Les pays décisifs pour le mouvement ont été la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, dans laquelle se développa une importante révolte étudiante.


LE MOIS DE MARS POLONAIS

L'étincelle qui mit le feu aux poudres en Pologne fut la décision prise par les autorités polonaises au milieu du mois de janvier d'interdire la représentation au Théâtre national de Varsovie du drame Les Ancêtres, de Mickiewicz, le plus grand poète romantique polonais. Ecrit au XIXe siècle, le texte du drame avait en effet des accents fortement antirusses, et certaines scènes suscitaient durant les représentations les applaudissements du public. De nombreuses figures du marxisme critique et plusieurs milliers d'étudiants signèrent une lettre de protestation adressée à la Dieta (Parlement) et manifestèrent dans la rue après la dernière représentation. Cette manifestation se solda par l'arrestation de 35 étudiants.

Le 1er février commença une souscription contre la censure de la pièce de Mickiewicz et le 16 février 3.145 signatures furent remises au président du Parlement. La tension montait. Le 4 mars, deux étudiants, Adam Michnik et Henryk Szlajfer, furent expulsés de l'université, tandis que dans une réunion extraordinaire de l'association des écrivains des voix s'élevèrent pour la première fois contre le régime. Le 8 mars, pour lutter contre ces mesures répressives, les étudiants organisèrent un meeting dans la cour de l'Université de Varsovie. Mais au cours de la protestation pacifique, qui insistait notamment sur une fidélité acquise au socialisme, les étudiants furent agressés par des groupes de provocateurs (agents de police et milices ouvrières organisées par le ministre de l'intérieur Miecyslaw Moczar).

Les affrontements gagnèrent l'ensemble du centre-ville et durèrent plusieurs jours, tandis que la révolte s'étendait.Dans la motion approuvée au cours du meeting, les étudiants avaient déclaré: " Nous ne permettrons pas d'être privés du droit d'intervenir pour défendre les traditions démocratiques et libertaires de notre pays. Nous ne nous tairons pas face à la répression".

Ainsi commença le mouvement de mars. "Socialisme ne veut pas dire matraque", "Démocratie", "Ouvriers avec nous", "Il n'y a pas de pain sans liberté", tels sont les slogans du mouvement qui se développa au cours des semaines suivantes et qui s'étendit à toute la Pologne, accompagné de l'occupation des instituts et des universités à Cracovie et à Lublin. Intensifiant la teneur de leurs revendications, les étudiants passèrent du stade des mots d'ordre contre la répression et pour la libération de leurs compagnons à une critique globale du système. Ils revendiquaient la liberté comme composante essentielle du socialisme et élaboraient un programme de démocratisation de la société susceptible d'opposer au régime policier une Pologne vraiment socialiste. La répression fut très sévère et elle s'accompagna de provocations et de centaines d'arrestations parmi les étudiants.

Durant la même période, la presse, la radio et la télévision lancèrent une campagne de diffamation contre le mouvement étudiant. Dans les usines, le Poup (Parti communiste) reprit le flambeau et fit approuver des motions de condamnation des troubles estudiantins: les étudiants étaient assimilés à des "fils à papa", à des politiciens ratés et - c'est là que réside la nouveauté - à des "sionistes". Dès le lendemain de la manifestation du 8 mars, le quotidien réactionnaire catholique Slowo Powszchne, lança une vive campagne antisémite, accusant les organisateurs du meeting étudiant d'être des "sionistes" et qualifiant le meeting de "soulèvement".

On aboutit ainsi le 19 mars au fameux comité dirigé à Varsovie, dans la salle Kongresowa, par le secrétaire du POUP Wladyslaw Gomulka (dans cette même salle avait eu lieu en automne 1967 un concert des Rolling Stones suivi de durs affrontements entre les jeunes et la police). Durant ce comité, le leader communiste lança une campagne contre les "ennemis du socialisme", en distinguant trois catégories de juifs: les juifs fidèles à la Pologne populaire et pouvant y rester, les juifs fidèles à Israël et pouvant s'en aller, et les juifs fidèles aux deux qui devaient alors se prononcer clairement.

Entre les mois de mars et d'avril, les grèves et les manifestations dans les universités furent brisées, sept professeurs de l'université de Varsovie furent destitués pour "idées antisocialistes". Au cours des mois suivants, 20.000 étudiants furent expulsés des facultés polonaises. Le pays semblait désormais calme. Il ne restait plus qu'à écraser la "menace" émanant de la Tchécoslovaquie voisine, chose qui fut faite au mois d'août, suite à l'insistance et à la pression des autorités polonaises. La distribution de tracts contre l'invasion militaire de la Tchécoslovaquie correspondait aux derniers soubresauts de la révolte étudiante. Puis, à partir du mois de décembre, la saison des procès contre les leaders de la révolte étudiante commença. Les peines varièrent d'un an et demi à trois ans de réclusion. Mais ce ne fut pas une défaite pour autant.

Le mois de mars "polonais" eut des conséquences explosives sur la société, et rien ne pouvait désormais être comme avant. Une génération entière avait découvert la politique et montré que dans le pays des gens étaient prêts à se battre et à aller en prison pour transformer le système, pour permettre un processus de démocratisation de la société socialiste, mais plus de l'intérieur d'un régime qui avait révélÈ son infamie en mêlant le langage néo-stalinien au langage nazi. Les événements de mars montrèrent également que dans les méandres de la réalité catholique polonaise existaient des forces ouvertes au dialogue.


LE PRINTEMPS DE PRAGUE

En 1968, la reprise du plènum du Comité central (Cc) du Parti communiste tchécoslovaque (PCT), commencé le 3 janvier à Prague, suscita l'affrontement entre les staliniens (Novotny), fortement liés à l'URSS de Leonid Brejnev, et le groupe des réformistes dirigé par Alexander Dubcek, Oldrik, Cernik, Josef Smrkovsky e Zdenek Mlynar, qui avait élaboré à partir de 1967 un "programme d'action" réformiste approuvé en avril 1968. Ce programme visait notamment à la progressive séparation entre le pouvoir du parti, les organismes institutionnels et le gouvernement ainsi qu'à une décisive réforme de l'économie.

Le processus de déstalinisation lancé par le XXe Congrès du PCUS en Tchécoslovaquie prenait du retard, même si en 1962 la gigantesque statue de Staline qui dominait Prague avait été retirée. Le 5 janvier, Dubcek remplaça Novotny à la tête du PCT. Quelques jours plus tard, le Rude Pravo, organe du Parti, accusa sans jamais le nommer l'ex-secrétaire Novotny de violation des droits constitutionnels.

Le climat devint plus tendu encore au moment du procès moscovite à huis clos contre quatre dissidents Ginsburg, Galanskov, Dobrovlski e Vera Lazkova, arrêtés durant une distribution de tracts plusieurs mois auparavant. Trente et un intellectuels non dissidents avaient demandé un procès public (une requête similaire provoquera l'arrestation de l'ex-général Grigorienko).

Parallèlement, le consensus populaire ne cessait de croître: au premier rang de ce consensus, on trouvait les étudiants ainsi qu'une nouvelle génération d'intellectuels et d'artistes à l'origine notamment d'une renaissance du cinéma dans toute l'Europe de l'Est.

A l'invitation du Cc du PCUS, Dubcek se rendit à Moscou au début du mois de février. Il y rencontra également le leader hongrois Janos Kadar et le leader polonais Wladislaw Gomulka. A l'occasion de la célébration du XXe anniversaire de la prise du pouvoir du Parti communiste en Tchécoslovaquie (22 février 1948), Dubcek fit un discours qui ne fut pas du goût de Brejnev et des autres secrétaires communistes présents à Prague. Dans ce discours, Dubcek donnait les lignes directrices de sa politique, politique de rénovation à l'intérieur et d'autonomie sur le plan international.

Aucun homme issu de cette nouvelle tendance ne contrôlait encore le gouvernement et les institutions du pays, mais un épisode modifia la situation à l'avantage de Dubcek: le cas du général Sejna qui, juste avant d'être officiellement accusé de préparer d'un coup d'Etat en faveur de Novotny, partit pour les Etats-Unis en emportant avec lui l'argent de l'Etat. La position du gouvernement au pouvoir devenait intenable.

Le 21 mars, après des protestations populaires et étudiantes massives, le présidium du Comité central invita Novotny à démissionner de sa charge de président de la République. Une semaine après, le général Ludvik Svoboda fut nommé pour le remplacer, dans un climat qui inquiétait toujours plus les autres pays de l'Est. A la Conférence de Dresde réunissant tous les Partis communistes de l'Est, des critiques sévères s'élevèrent sur l'évolution de la situation tchécoslovaque. Au même moment, le Comité central du PCT réhabilitait les victimes du procès de 1952 contre le secrétaire communiste d'alors, Rudolf Slansky, condamné à mort et exécuté.

En avril, le comité central du PCT approuva le programme d'action ainsi qu'un vaste plan de réhabilitation des victimes des purges staliniennes. Le 24 avril, des milliers d'étudiants manifestaient devant l'ambassade américaine de Prague contre la guerre du Vietnam. Le gouvernement présidé par Jozef Lenàrt se démit de ses fonctions, et, deux jours plus tard, un nouveau gouvernement présidé par Oldrich Cernik se forma, tandis que Josef Smrkovsky devenait président de l'Assemblée nationale. En mai, après un nouvelle convocation à Moscou de Dubcek et Smrkovsky, cette fois-ci accompagnés de Vasil Bilak (qui se révéla par la suite lié au vieux leadership du Parti), le secrétaire du PCI Luigi Longo arriva à Prague en apportant le soutien de l'ensemble des communistes italiens au nouveau courant.

Fin mai, le ministère de la défense annonça pour le mois de juin des manœuvres militaires relevant du pacte de Varsovie sur le territoire tchécoslovaque. La nouvelle n'arrêta pas le vent des réformes. En septembre, le XIVe congrès "extraordinaire" du PCT se réunit ; le Cc y réaffirma le rôle dirigeant du Parti communiste ainsi que l'interdiction de reconstituer des formations politiques extérieures au Front national (petite coalition constitutionnellement liée au régime de parti unique).

Juin fut un mois décisif: les premiers conseils ouvriers et les premiers comités pour l'autogestion des usines se créèrent dans les usines les plus importantes, comme la Ckd de Praga-Smichov ou la Skoda Skoda de Pilsen. Dans le même temps, le "Manifeste des 2000 mots" rédigé par Ludvik Vaculik et signé par plusieurs milliers de personnalités du monde de la culture, de l'art et du sport sortait dans la presse. Cette action accéléra le processus de démocratisation en marche. Le document suscita les critiques acides des SoviÈtiques, et il fut qualifié de "politiquement irresponsable" par le nouveau gouvernement, l'Assemblée nationale et le Parti.

Au cours du mois de juillet, les événements se précipitèrent. Les manœuvres du pacte de Varsovie devaient officiellement s'achever le 30 juin, mais les troupes soviétiques décidèrent de rester en Tchécoslovaquie. Mi-juillet, un nouveau sommet des leaders des partis communistes se tenait à Varsovie, mais en l'absence des responsables roumains et tchécoslovaques. Ces derniers refusèrent d'y participer mais proposèrent en revanche la tenue de pourparlers bilatéraux à Prague "après le départ des troupes soviétiques". Les partis réunis à Varsovie jugèrent la situation en Tchécoslovaquie "absolument inacceptable" et ils envoyèrent à Prague une lettre dans laquelle ils dénonçaient pour la première fois la présence "de forces étrangères tentant d'écarter la Tchécoslovaquie du chemin du socialisme".

C'est à cette occasion qu'est née la première formulation de la "doctrine Brejnev" sur la souveraineté limitée des pays de l'Est. L'affrontement éclata: le PCT repoussa durement les accusations de l'URSS. A la surprise générale, l'Union soviétique se déclara disposée à entreprendre des pourparlers bilatéraux. Les esprits semblaient s'être apaisés, au point qu'un sommet des secrétaires des partis communistes de l'Est dans la ville slovaque de Cierna nad Tisou fut décidé. A son terme, tous se déclaraient "satisfaits", et au cours d'une conférence à Bratislava, une charte commune fut adoptée: on y affirmait "que la défense des conquêtes du socialisme était un devoir international pour tous les pays socialistes" et on y rappelait les principes "d'égalité, de respect de la souveraineté, d'indépendance nationale et d'intégrité territoriale".

A Cierna, Dubcek invita ses propres compatriotes à ne redouter aucune menace contre la souveraineté du pays. Le 9 août, le maréchal Tito arrivait à Prague à la tête d'une délégation yougoslave, pour soutenir le nouveau courant. Le 15, c'était au tour du chef de l'État roumain, Nicolae Ceausescu.

Le 19 août, Dubeck reçut une lettre sévère de Brejnev, dans laquelle le secrétaire du PCUS exprimait son "insatisfaction" face à l'évolution de la situation en Tchécoslovaquie. Le 20 août à 23 heures, des troupes d'Union soviétique, de Pologne, d'Allemagne de l'Est, de Hongrie et de Bulgarie envahissaient la Tchécoslovaquie.

Le 26 août, les dirigeants tchécoslovaques furent contraints de signer un protocole secret dans lequel ils acceptaient (pensant ainsi sauver le nouveau courant) l'occupation militaire du pays tant que la situation ne serait pas normalisée. En décembre, les syndicats des métallurgistes demandaient toujours la poursuite de la réforme économique et réclamaient une loi qui reconnaisse l'autogestion. C'est dans ce climat de défaite et d'amertume que furent lancés les épurations et le processus de normalisation.

Le 16 janvier 1969, l'étudiant Jan Palach Palach s'immolait sur la place Vencesclav pour protester contre l'occupation militaire du pays et la normalisation, comme l'avaient fait les bonzes vietnamiens pour dénoncer l'agression américaine. Le 17 avril, Dubcek fut démis de ses fonctions de secrétaire général et à sa place fut nommé le "normalisateur" Gustav Husak. Le 29 septembre, un document du Cc du PCT liquida officiellement la politique de réformes. En novembre, le dernier conseil d'usine, celui de la Skoda de Pilsen, fut dissous. Le nouveau courant de Prague n'avait duré qu'un printemps.

 

www.media68.com | febbraio 1998